Tous les articles par Edouard

Michel Lafond

MICHEL LAFOND
CLOWN, MUSICIEN ET PHILANTHROPE

Biographie écrite par Roger Lemaire

Michel Lafond repose depuis l’été 1983 au cimetière de Capécure. Il y a rejoint sa femme dont la mort le laissa à jamais désemparé. Non loin de là se dresse la Maison des enfants de la marine dont il fut le bienfaiteur. Un foyer de l’établissement porte d’ailleurs son nom mais sait-on vraiment qui était cet homme généreux et bon, ce Boulonnais discret né en 1899 rue du Havre, dans la boulangerie paternelle. La petite voie qui reliait l’ancienne rue de Boston au quai Gambetta n’existe plus depuis longtemps mais les souvenirs continuaient d’assaillir Michel Lafond quand il venait passer une ou deux semaines dans sa bonne ville tout en regrettant le vide de son appartement du boulevard Sainte-Beuve depuis que sa compagne l’avait quitté. Il aimait parler, avec quelques rares amis privilégiés, des jours heureux des « baladeuses » tirées à torse de « bigouiller » amenant jusque la halle proche le beau poisson des « hauturiers ». Il aimait à se partager entre cette digue Sainte-Beuve que martèle la mer, et la butte Montmartre vallonnée et pentue où il demeurait le reste de l’année.

C’est sur les hauteurs de la commune libre des artistes, qu’il a connu la fraternité des gens du spectacle et les joies inoubliables d’un foyer. C’est cependant chez nous qu’il venait écouter les bruissements de l’eau sur les rochers et leur musique l’aidait à supporter le fardeau de sa peine.

Car Michel Lafond, qui connut tôt les lumières de la renommée, ce grand clown international, ce violoncelliste exceptionnel, perdit ses affections les plus chères et ses amis sacrés au fur et à mesure que s’allongeait une existence dont la fin ne fut que tristesse. C’était le déroulement inexorable de la vie qui le faisait subitement pleurer silencieusement, à petits coups timides. Il aurait pu alors se replier sur lui-même, tout en vivant largement de ses rentes, se laisser aller à l’insensibilité, à l’égoïsme, pour creuser un fossé infranchissable entre l’univers coloré, bruyant, joyeux de la vedette qu’il avait été et l’anonymat de la vieillesse. Il n’en fit rien se rappelant cette pensée de Marivaux « il faut être un peu trop bon pour l’être assez ». « Tu vois, me disait-il, ne penser qu’aux autres, c’est ainsi qu’on meurt heureux ». Dans son immeuble de la place du Tertre où existe toujours l’enseigne d’un restaurant « Chez Mimiche » son restaurant, je ne crois pas pourtant qu’il connut vraiment cette mort heureuse dont il parlait, ce qui est sûr, c’est qu’il fut soulagé de mourir. Je l’ai vu à ce moment là, quelques jours avant son grand départ. Il était seul. Il se laissait aller, attendant sa fin en silence et apaisé, avec cette patience qu’il avait toujours montrée avec les autres.

Ne soyons pourtant pas mélancoliques. Il ne l’aurait pas voulu. Son cœur généreux faisait fuir les tristesses qui n’étaient pas les siennes et c’est tout naturellement vers les misères de la ville qu’il se tourna afin de tenter d’en modifier le cours.

Il eut une jeunesse heureuse, insouciante. A onze ans il aimait les bruits et les rires du fameux cirque en bois qui, de la place Frédéric Sauvage, avait déménagé rue Cazin. Il se dépensait comme un beau diable au « Réveil » et se coltinait bravement avec les garnements du quartier de « La Boulonnaise » dans cette rue du Moulin à vapeur où les Lafond tenaient maintenant un café tabac.

Michel voulait être instituteur. Cela ne déplaisait certes pas à ses parents qui espéraient cependant quelque chose de mieux pour lui. Le mieux c’était pour eux, le chant, c’était la musique. Tous deux d’ailleurs possédaient, se rappelait leur fils, une voix magnifique. Ils s’en donnaient à cœur joie dans les réunions familiales et il n’était pas rare que le père se produisit dans les cafés pour le plus grand plaisir de ses camarades, charmés par les grands airs du répertoire lyrique d’hier et d’autrefois.
Pendant que ce père, syndicaliste convaincu et efficace, se dépensait aussi à la Bourse du travail, Michel, garçonnet pas plus haut que trois pommes, affrontait son premier public dans ces lieux austères en racontant l’histoire de la « grève des forgerons ».

Son premier prix…un fusil !

C’est à sept ans que le petit Michel était entré au Conservatoire dans la classe de solfège de monsieur Gripoix, un professeur qui marquera son époque. Un an après, il tâtait du chant mais, noblesse oblige, il lui fallait apprendre à jouer d’un instrument.

C’était alors l’engouement pour le piano chez les filles, le piston et le violon chez les garçons. Peu lui importait, l’essentiel c’était de jouer. Il choisit le violoncelle parce qu’il y avait de la place dans la classe… Sa sensibilité fit le reste.

La vieille garde boulonnaise se souvenait de la silhouette d’un margat appelé « Tit coq » ou bien encore « Tambour major » qui donna à dix ans son premier concert en Angleterre avec la fameuse phalange des « Ocariens-madolinistes » qui recevaient et accompagnaient à Boulogne les plus grands virtuoses de l’époque.

Tout naturellement Michel dans ce conservatoire réputé, récolta tous les lauriers, un conservatoire dont il se plaisait à dire comme d’autres avant lui, qu’il était la succursale naturelle de celui de Paris tant était grande sa renommée.

Il est maintenant à Paris pour y poursuivre ses études musicales. Il est auditeur dans la prestigieuse maison, son répétiteur est le grand Gabriel Audisiot.

Il vécut en pension chez une cantatrice célèbre, choyé par des parents qui voyaient en lui celui qu’ils auraient voulu être, mais Michel Lafond n’obtiendra jamais le premier prix qui lui était destiné. A dix-huit ans ce fut un fusil qu’on lui donna. Combattant en 1917 et 19l8, il partit ensuite occuper l’Allemagne vaincue. La guerre était finie, l’armée voulut faire de lui un saxo ténor. Pourquoi pas puisqu’il savait jouer de la quasi totalité des instruments, à vent comme à cordes. Il choisit plus simplement d’être la « grosse caisse » dans la musique du 21è régiment d’infanterie coloniale. Il ne fut libéré qu’en 1922 après avoir connu les honneurs et les inconvénients des grands défilés militaires aux Invalides, à l’Arc de triomphe, sur les Champs-Élysées et ailleurs.

Enfin démobilisé, l’heure était maintenant venue pour lui de voler de ses propres ailes. Il n’est cependant pas trop fixé. Même pas du tout. Ce qu’il voulait, c’est faire plaisir à sa famille et surtout être près d’elle. Il devient alors fabricant de jouets à Boulogne, ne fait qu’une affaire mais avec l’Amérique, excusez du peu et…mange ses culottes. Il n’est décidément pas fait pour les chiffres mais pour les notes, les blanches, les noires, les si bémol, les fa dièse et les bécarres. Il se souvient alors avoir gagné son premier argent à douze ans en jouant en matinée au Kursaal, fief du cinéma et des films muets. Il les accompagna en musique comme c’était l’usage et empocha 2f50 en gros sous enveloppés dans du papier rose. S’en souvenir le faisait sourire. Pourquoi maintenant ne parviendrait-il à faire mieux ? Les orchestres de brasseries font alors florès. On se précipite pour les apprécier en savourant par la même occasion un Picon ou l’Anisette. Il y a celui de « La Cigale » à l’emplacement de laquelle lui succéda la « Brasserie Liégeoise » celui du « Grand Café » du « Café du Nord » et en saison la formation du casino. Pour un musicien c’est une aubaine. Michel vit bien mais en lui se réveille l’enfant de la balle qu’il n’a jamais, en réalité, cessé d’être. Il lui faut de l’espace. Il lui faut l’aventure. Le coin du feu sera pour plus tard. Son violoncelle sous le bras, il quitte cette existence confortable et retourne à Paris pour y tenter sa chance. Elle survient très vite sous la forme d’un engagement au « Café de Paris » de Monte-Carlo qui réclamait un violoncelliste sachant jouer le jazz. Il est ce violoncelliste. Pour ce qui est du jazz, on verra plus tard…

Le baptême du prince Rainier

Sur le rocher, il retrouve des Boulonnais. Décidément ils sont partout. Ce sont des musiciens qu’on s’arrache. Il en sera ainsi pendant des décennies. Michel Lafond commence à côtoyer des ducs, des princes mais s’y ennuie malgré la bienveillante attention d’Aimé Lartigaud, le père de Gérard le comédien. Mimiche, c’est déjà son surnom, joue pour le baptême de l’actuel prince Rainier dans la cathédrale Saint-Charles de Monte-Carlo mais il sent, tout au fond de lui-même, qu’il ne s’est pas encore pleinement réalisé, qu’il a mieux à faire, que sa vérité est ailleurs. Mais où ?…

Commencent ses tribulations. Il cherche. Quand il n’a plus d’argent, il joue puis repart en campagne. Il va en Bretagne où il fait la connaissance de la reine Marie de Roumanie et du petit roi Carlos. Il est alors dans l’antichambre de la renommée. Il touche au but. Ebloui, conquis par la publicité qui éclate autour des Fratellini, Michel décide brusquement qu’il serai clown. Les pirouettes, l’ancien gymnaste connaît. C’est toujours un athlète râblé et souple. Il a son violoncelle et sa guitare. Il sera, c’est décidé, un clown musical. Melody’s, c’est son nouveau nom. Il sonne bien et puis la mode est à l’anglicisme. Il va entrer par la grande porte au music-hall en pleine effervescence. Seul à jouer en tenant son violoncelle au bout d’un bras, il impressionne. Lui, ça le fait bien rire.

C’est l’ Olympia, le Petit Casino, le Lido, les Champs-Élysées, c’est Liège, les capitales européennes et puis l’Afrique. Melody’s est comblé et comble d’aise spectateurs et auditeurs, faisant, pour changer parfois, apprécier sa voix qui lui permet quatre fois le contre ut dièse. Les spécialistes apprécieront. Il a de qui tenir mais ses dons remontent à plus loin que ses parents. Il s’en aperçoit quand il fait la connaissance du chef d’orchestre de la Monnaie de Bruxelles qui porte le même nom que lui. Allons c’est bien un baladin, héritier des troubadours des temps passés.

Melody’s s’efface devant Michel

Chaque minute d’un cœur de clown appartient au rire, pour la joie de ce petit monde merveilleux de l’enfance. Celui de Michel est si bien fait pour cela qu’il reçoit la plaque de la Reconnaissance de la ville de Bruxelles pour s’être produit bénévolement dans tous les orphelinats de la capitale belge.

Nous sommes maintenant en 1930. Melody’s rencontre alors Antonet et Baby deux autres grands clowns de ces années folles et redevient pour l’occasion Michel, musicien et…cantatrice, une sorte de Maurice Baquet, celui qui venait à Boulogne faire entendre sa voix d’or et apprécier sa maîtrise au violoncelle lui aussi.

Les grands cirques maintenant l’accaparent. C’est l’Amérique du sud. Eternel voyageur, Michel Lafond, alias Melody’s, alias Michel  reste un exceptionnel violoncelliste. Il veut retrouver Paris, y revient, devient le chef de l’orchestre des Folies Bergère, celui qui accueillait la foule, dans le hall. Il joue avec Camille Sauvage et Marcel Barbier. Il fréquente Mermoz, Louis Leplé, Edith Piaf. Ce sont des amis sincères et fidèles. C’est ensuite le caveau du Moulin-Rouge, la guerre, une seconde mobilisation, le retour de captivité, les errements dans Paris, la libération, un nouvel orchestre, la rencontre de musiciens boulonnais tels Marcel Delbecque, Henri Maréchaux, Robert Villain, Pierre Spiers qui font les beaux jours des grandes boites de nuit où le soldat américain et le jazz sont rois.

C’est Léo Vali et son orchestre du casino Montparnasse et du casino de Paris et, de temps en temps, un coup de « tototte » en vitesse à Boulogne. C’est aussi Ray Ventura et ses collégiens. Berlin, Amsterdam, Londres, Buenos Aires sont loin mais Marcel Aymé est son ami et le futur roi Baudouin de Belgique lui serre la main.

Raymond Oliver, Marc Berthomieux, Jacques Yonnet, le peintre d’Esparbès, Lorjou, Marlène Dietrich, Jean-Pierre Cassel, Raoul Dufy, peintres, écrivains, journalistes, comédiens, forment ou vont former le cercle autour de lui.

De Montmartre au Portel et les enfants de la marine

Michel Lafond a décidé de jeter l’ancre. D’abord antiquaire, il monte à Montmartre une auberge « Chez Mimiche » qui, je l’ai dit existe toujours. Jusqu’en 1960 il y fera bon vivre pour lui, s’amuser, être pleinement heureux entre sa femme, ses clients qu’il considère comme ses amis et ses amis qui sont ses clients. Le patron nage en pleine félicité et trouve encore le temps de jouer avec « La Chignole » la fameuse clique de la butte. Michel sait bien que le temps va le rattraper. Il ne se satisfait pas tout à fait de cette vie, certes de labeur, mais pleine d’insouciance aussi. Un beau jour, avec sa femme, il comprend qu’il ne se réalisera pas totalement s’il ne tend pas la main aux gosses, aux plus déshérités, aux plus malheureux, ceux qui auront peut-être du mal à devenir des hommes.

Il pense à ceux de chez lui, ceux de Boulogne, ceux de ce pensionnat de l’Ave Maria, des orphelins de la marine qui deviendront plus tard, les enfants de la marine. Discrètement, sans tapage, il en devient le bienfaiteur. Le clown a abandonné sa tenue chamarrée, ses grimaces, ses pirouettes pour l’habit du père Saint-Nicolas. Il est désormais toujours là pour sécher les larmes du chagrin en donnant un peu de joie.

Lui qui n’a jamais eu d’enfant en a maintenant une troupe bruyante mais aimante dont il a fait son héritière.

Après les sunlights, voici l’homme de l’ombre, celui qui cache ses décorations et ses distinctions qui traînent dans une valise défoncée. Il ne s’attache plus aux ors. Ce qu’il veut, c’est offrir son épaule sur laquelle les jeunes pourront s’appuyer. Après avoir exercé le plus beau métier du monde, suivant son expression, il ne se souvenait plus que des deux sous qu’il avait reçus, margat, et qu’il avait acceptés parce que c’était une offrande du cœur. Le sien déborde de tendresse, d’affection, d’amour. S’il n’avait plus qu’une chemise, sûr qu’il la couperait encore pour la partager avec plus dépourvu que lui.
Michel Lafond est désormais seul. Lui qui n’eut parfois que son vieux violoncelle pour toute fortune, n’a que faire des biens terrestres. Alors il les donne. Il donne son argent avec l’espoir qu’il sera bien utilisé. Il donne au conservatoire de Boulogne son cécilium qui trône aujourd’hui dans une vitrine. C’est un très vieil instrument, très rare, sorti des mains d’un artisan beauvaisien afin de remplacer dans les églises, les orgues détruites par les guerres. C’est une sorte de violoncelle mais à soufflet. Pour Michel Lafond sa véritable valeur réside dans le fait qu’il va appartenir au patrimoine boulonnais.
Il n’est plus depuis le 26 juin 1983. C’était devenu un petit bonhomme rondouillard, plus très gai mais dont les yeux pétillaient à la moindre joie ressentie par ses amis. Il s’en est allé à l’issue d’un de ses longs silences dont il avait le secret en redevenant « Tit coq » ou « Tambour major », selon vot’ bon cœur m’sieurs dames !…

Légende cliché n°1 : Michel Lafond, à Montmartre, prend le temps de jouer avec « La chignole ».
Légende cliché n° 2 : Avec Antonet et Baby.

Mardi 15 Avril 2014

En nos maisons

« Paradis Sans Radis » de Jean Charles Maricot

Sans cesse sollicités par la misère aux carrefours, sur les places, dans les parcs et les rues, nous choisissons le plus souvent de ne pas regarder. On s’habitue à tout, et cela devient un petit exercice de survie collective : ne pas regarder pour ne pas avoir peur de ce qui pourrait nous arriver un jour. À force de s’exercer, on arrive même à ne plus voir les mendiants. Invisibles, mais gênants : il faut parfois aussi faire un détour, éviter, transiger, et donner un peu, pour retrouver le droit à la cécité …