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Note de rentrée saison culturelle 2020-2021

Le thème de la saison culturelle de cette année 2020-2021 est : « En vérités ».

Ce sont trois peintures, réalisées en 2015 par trois filles d’une même fratrie à l’attention de leurs éducateurs pour les remercier de la qualité de leur accompagnement. Trois maisons, chacune créée selon des couleurs, des traits, des espacements singuliers bien que le motif soit le même. Chaque enfant a choisi des chromatiques dont Pierre Lemarquis, membre de notre Conseil scientifique, détaille dans un livre prochainement à paraître les qualités respectives : « Le jaune solaire et chaleureux suscite la joie et l’optimisme, le bleu repose et convient aux sujets nerveusement épuisés, il calme et favorise la réflexion, le rouge revitalise et donne de l’énergie, il favorise l’action. »

Le dessin, la peinture sont autant de gestes artistiques spontanés dont sont coutumiers nos enfants, nos jeunes ; ils les réalisent souvent pour nouer un dialogue avec leurs éducateurs et éducatrices. Par ces graphismes, les enfants souhaitent nous exprimer quelque chose d’eux ; joie, énervement, inquiétude, aspiration à un monde idéal où il fait bon vivre, en sécurité. Ces motifs représentent souvent une maison ; il s’agit de savoir habiter, marquer sa présence et faire de l’espace et du temps des lieux et des moments à soi. Au-delà de la récurrence du thème de la domesticité, les esthétiques des dessins diffèrent d’un enfant à l’autre. L’expressivité, cette capacité à représenter le monde, et la singularité, celle de dire par ses choix de couleurs, de formes les traits distinctifs de son humeur, sont deux premières acceptions auxquelles nous pensons pour présenter « En vérités ».

Formuler ce que je suis (le « En » de notre thème), accueillir la diversité des manières d’être au monde (le pluriel du mot « vérités ») sont depuis 2011 et l’année de création de notre association deux valeurs cardinales du programme artistique et culturel « L’aventure de la vie ».

Faire part de son point de vue personnel, cette disposition à affirmer son être en société pour dire ce qui est vrai, fut au cœur des préoccupations du philosophe Michel Foucault (Dits et écrits II, 1976-1988, Paris, Editions Gallimard, 2001). Dans l’ouvrage précité, l’auteur réfléchit à ce qui nous constitue en tant qu’individu apte à se faire entendre, à se faire respecter, à s’épanouir dans de multiple systèmes régis par des contraintes, des obligations menant à l’autocensure – ce que Foucault a nommé dans ses travaux la tension problématique entre « le sujet et la vérité ». Pour être considérée dans sa prise de parole, pour être reconnue comme personne importante en tant que détentrice d’un savoir, d’une connaissance, d’une expérience vécue qu’il est nécessaire de prendre en compte nous dit le philosophe, il faut trouver des appuis, des alliés, des organisations humaines bienveillantes – ce que Foucault nomme les « régimes de véridiction ».

Comment ne pas penser à leur propos aux multiples réunions de nos équipes chaque semaine, aux réunions de concertation que nous organisons en présence des enfants, de leurs référents sociaux et de leur famille, aux audiences programmées par les Juges des Enfants ? Dans ces moments institutionnels réguliers où il s’agit de faire concorder les analyses, les points de vue des uns et des autres, se fabriquent collectivement des vérités, des énoncés normatifs, des manières de formuler la vie de l’enfant, ce à quoi il peut prétendre.

Expressivité, singularité ; la véridiction, cette fabrique collective du vrai, constitue une troisième acception de notre thème.

Savoir pouvoir s’appuyer sur des organisations humaines bienveillantes pour exprimer ce que l’on pense, ce que l’on souhaite, n’est pas suffisant. Toute personne, enfant, adulte, doit trouver en elle les ressources pour avoir le courage de dire sa vérité, car c’est au risque de ne pas être crue, d’être frustrée d’une décision insatisfaisante. Le philosophe Alain Badiou a réfléchi à cet effort que chacun doit consentir pour faire entendre sa vérité et à celui que la société doit accepter de réaliser pour garantir sa prise en compte. M. Badiou dit que ces efforts individuels, collectifs, sociétaux, sont considérables, rarement pérennes : l’avènement d’une vérité valable pour tous doit être considéré comme un « événement », c’est-à-dire un fait imprévisible, imprévu (L’Immanence des vérités. L’Être et l’Événement 3, Paris, Editions du Seuil, 1988). Il n’y a, autrement dit, pas de normalité, pas de facilité – bien au contraire, à ce qu’une prise de parole, à ce qu’un énoncé sur le monde, sur ce qu’il faudrait changer pour le rendre meilleur, soient considérés d’emblée comme vrai et valable pour tous. Etudiant l’Histoire au fil des siècles, M. Badiou conclut que l’acceptation durable par tous d’une prise de parole de quelqu’un se prétendant détenir la vérité absolue est au mieux un heureux hasard, au pire un accident qui aura de multiples conséquences douloureuses.

« En vérités », optant pour la mise au pluriel du mot vérité, et son articulation avec la préposition « En », valorise par conséquent cette idée d’une variété de paroles prétendant au vrai dont il faut faire l’analyse afin de convenir de la proposition la plus juste, la plus acceptable. Mener l’enquête sur sa vie, sur la vie : telle est l’une des conditions essentielles de l’épanouissement de nos enfants, telle est aussi la disposition requise pour une vie bonne en démocratie.

L’éthique professionnelle des métiers de l’éducation spécialisée nous semble de la sorte bien formulée par un chercheur anglo-saxon, John Dewey, qui n’avait pourtant jamais étudié notre champ professionnel : mener l’enquête, ce n’est pas faire l’éloge de la défiance, de la paranoïa, de l’incapacité à croire quiconque. Etre enquêteur de la vie, être méthodiquement en quête d’une vérité qui pourtant se dérobe, être curieux du moindre détail qui pourrait contredire ce qui est affirmé comme incontestable, c’est au contraire une disposition d’esprit permettant de bien vivre avec les autres, d’être en harmonie avec le monde (John Dewey (1993), Logique. La Théorie de l’enquête [1938], Paris, Presses Universitaires de France).

Permanence de l’encouragement à l’expressivité des enfants et des jeunes de notre association, prise en compte de leur singularité, acceptation d’une pluralité de point de vue y compris les plus différents, les plus éloignés de ce que l’on pense, quête du vrai vécue comme un travail quotidien, reconnaissance d’un accord valable pour tous fut-ce quand nous ne nous y attendons pas, quand nous ne nous y attendions plus : ce sont, en vérités, quelques idées clés auxquelles nous pensons pour inspirer cette année.

Note de rentrée Saison culturelle 2019-2020

Le thème de la saison culturelle de cette année 2019-2020 est : « Rien n’est joué d’avance ».

Lundi matin,
L’empereur, sa femme, et le p’tit prince
Sont venus chez moi, pour me serrer la pince.
Mais comme j’étais parti, le p’tit prince a dit :
Puisque c’est ainsi nous reviendrons mardi.

Mardi matin,
L’empereur, sa femme, et le p’tit prince
Sont venus chez moi, pour me serrer la pince.
Mais comme j’étais parti, le p’tit prince a dit :
Puisque c’est ainsi nous reviendrons mercredi.

(ad. lib.)

Les enfants, les jeunes aiment écouter de la musique quand nous les transportons aux multiples rendez-vous qui composent leur emploi du temps, quand ils vont à pieds sur le chemin de leur établissement scolaire. Ils aiment aussi nous chanter leurs chansons préférées, et particulièrement leurs refrains.

S’il y a bien un trait distinctif de l’enfance, de la jeunesse, c’est sans doute cette prédilection pour vocaliser des ritournelles psalmodiées sur un air parfois léger, parfois sombre. Fredonner ces airs répétitifs, c’est se donner du cœur à l’ouvrage, se rassurer parce que l’on se déplace d’un endroit à un autre, parce qu’on ne sait pas ce qu’il nous attend là-bas quand bien même on a accepté de s’y rendre.

Si l’on y prête l’oreille, que nous disent ces chansons typiques du passage d’un état mental à un autre ?

Comme c’est le cas de cette comptine inventée au XIXe siècle choisie en préambule, bien des chansons d’enfants ou pour adolescents racontent une vie de repères qui se dérègle, un ordre déstabilisé par des surgissements d’inattendus.

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Elles peuvent, aussi et à l’inverse, parler d’une existence chaotique qui finit par trouver un sens, d’une trajectoire malheureuse qui oblique vers le bonheur. Compositions optimistes ou pessimistes, ce sont des histoires de mondes incertains et par conséquent douloureux, néanmoins désirables tant ils sont mystérieux.

Cette prédilection des enfants et des jeunes pour l’aventure, l’imprudence, nous inspire une première façon de comprendre « Rien n’est joué d’avance », thème de notre nouvelle saison. L’inquiétude, l’insatisfaction – en un mot : l’intranquillité, est une caractéristique essentielle de l’être au monde.

Moyennant un travail éducatif auquel nous nous consacrons jour après jour pour que les enfants et les jeunes puissent se penser en sécurité, le sentiment d’intranquillité peut être un puissant facteur de grandissement, d’épanouissement. Il s’agit, pour les enfants comme pour les adultes, d’être à l’affût de ce qui pourrait advenir, de reconnaître que nous ne sommes jamais assurés de nos repères et devons en conséquence tester régulièrement leur validité à mesure des accidents de parcours, des rencontres fortuites, des événements non prévisibles. Ces manifestations du hasard, de l’inconcevable, de l’anormal peuvent être – pour celui qui s’en convainc – autant de moments puissants de refondation de soi, d’opportunités pour changer le cours des choses, de chances de retourner des situations compromises.

« Rien n’est joué d’avance » fait l’éloge de l’intranquillité ; il en va de même du discernement tant les deux nous paraissent indissociablement liés. Le discernement peut être envisagé comme seconde arrête de ce triangle thématique annuel.

S’il est vrai que la vie est surprenante, déstabilisante considérant bien de ses aspects, elle nous oblige par conséquent à savoir repérer dans le flot quotidien des informations et des situations chaotiques, contradictoires, parfois même aberrantes d’une heure à l’autre, ce qui doit retenir notre attention et forger notre décision, notre conduite. La capacité à voir au-delà des faux-semblants, des évidences toutes faites, des procédures dépersonnalisées, des dysfonctionnements systémiques, constitue l’essence même de nos métiers.

De fait, le socle de l’intelligence des équipes repose et reposera toujours sur une observation fine de manières d’être, de dire, de faire des enfants et des jeunes chaque jour passant, du lever au coucher, d’une semaine à l’autre, mois après mois, parfois même d’année en année : « Derrière l’apparente simplicité des tâches, se cache la complexité du métier. En termes ergonomiques, nous dirions que l’éducateur déploie des schémas opératoires multiples ; assume un niveau de stress élevé, notamment lié à l’incertitude des situations qu’il gère ou qu’il rencontre ; maîtrise des paramètres nombreux, et souvent incompatibles ; gère des attentes, des demandes, de besoins souvent contradictoires ; assume un impact émotionnel insoupçonné. Il s’agit donc d’un professionnel de haut niveau ! ».
(CHAPELLIER J.-L. (2001), Educateur : identité et formation, Pensée plurielle, 2001/1 (no 3), p. 73-78, p. 77).

Troisième arrête du triangle, troisième idée clé que nous inspire le thème de cette nouvelle saison : outre l’intranquillité, outre le discernement, « Rien n’est joué d’avance » valorise comme chaque saison depuis la fondation de notre association la créativité, cette capacité à se placer soi dans un ailleurs : « Si je veux exprimer que j’existe en tant qu’âme individualisée, je dirai : “Je suis moi.” Mais si je veux dire que j’existe comme entité, qui se dirige et se forme elle-même, et qui exerce de la façon la plus directe cette fonction divine de se créer soi-même, comment donc emploierai-je le verbe être, sinon en le transformant tout d’un coup en verbe transitif ? Alors, promu triomphalement, antigrammaticalement être suprême, je dirai : “Je me suis.” »
(PESSOA F. (2011), Le livre de l’intranquillité, Paris, Christian Bourgeois Editeur, p. 114. Nous soulignons).

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Bien plus que d’être nés à une date arrêtée, enfants, adultes : nous nous créons, jour après jour.

Ce qui frappe le plus en lisant l’ouvrage de Patrick Bourdet, dont la formulation du thème doit avec son aimable autorisation au titre choisi pour ce livre autobiographique, c’est la générosité, générosité témoignée depuis l’écriture de ce récit par son engagement aux côtés de notre institution. M. Bourdet donne bien plus qu’il n’a reçu. Plus Patrick Bourdet s’est ouvert aux autres dans sa détresse, plus il a pu compter sur lui-même ; et plus les autres lui ont été secourables, plus il a eu envie de leur rendre la pareille et d’entrer dans une relation réciproque.

Socialiser les jeunes en grande difficulté que la société confie à notre association, n’est-ce pas aussi les ré-individualiser, eux qu’on range dans la catégorie des « cas sociaux », en apprenant à dire « Je » et à se distinguer des autres, puisque l’approche culturelle originale des Maisons permet de se choisir ?

Note de rentrée Saison culturelle 2018-2019

Le thème de la saison culturelle de cette année 2018-2019 est : « Y’a d’la joie ! ».

Jeudi 5 juillet 2018. Des enfants et des jeunes de notre association ressortent de la salle de spectacle au terme d’une heure trente de prouesses et de beautés sur cette scène, espérant retrouver leur famille et constatent qu’elles ne sont pas venues.

Sentiment doux-amer : nous sommes joyeux, fiers de ces enfants présentant une année de travail à raison de deux séances par semaine d’ateliers en arts, en lettres, en sciences, en sports devant près de 350 personnes. Nous sommes tristes avec ces enfants, de les voir comprendre que celles et ceux pour lesquels ils ont consentis en premier lieu ces efforts, n’étaient pas là.

Qu’en penser ?

De la joie ou de la tristesse, nous choisissons tout bien pesé la joie.

Pour s’en convaincre, prenons au sérieux toutes celles et tous ceux qui, invités par notre institution à participer à son activité, sont étonnés de la qualité des regards et des paroles égayant les journées de notre association. Découvrant une Maison d’Enfants à Caractère Social, ils s’attendent en effet à y ressentir la chape oppressante de la tristesse.

Bien au contraire ; scène si concrète, si régulière dans le quotidien de nos Maisons, les enfants et les jeunes, les équipes, les intervenants artistiques et culturels jouent, blaguent, rient, sourient.

De fait, toujours en préambule des interactions et quel que soit l’âge, du plus jeune mineur au plus vieux majeur, les personnes avec lesquelles nous vivons recherchent les voies du jeu.

Tant et si bien qu’une des qualités professionnelles clés de nos métiers est sans doute d’être rusé : comprendre les codes du jeu que l’enfant, le jeune, le presqu’adulte, l’adulte souhaite établir avec nous – règles toujours changeantes selon la fantaisie de l’instant. Les accepter et réaliser ensemble cette manière de s’éduquer, c’est en effet aller au-delà de soi pour le meilleur de chacun et de tous.

Dans ces moments enjoués, tellement courants que nous n’y prêtons plus attention, il se trame pourtant quelque chose d’essentiel.

Réfléchissant aux principes du désir de vivre, un philosophe de la fin de la Renaissance a nommé ce je ne sais quoi pourtant si important pour le plaisir de se sentir vivant : la joie. Dans la lignée des stoïciens de la Rome antique, à la suite d’Hobbes et de Descartes, Spinoza a formulé l’essence du vivant en reprenant l’idée du Conatus (i.e « l’effort ») pour décrire l’universalité de ce phénomène. L’énergie vitale, c’est la capacité à persévérer dans son existence pour le meilleur de soi.

Et le penseur d’ajouter : tout ce que je puis faire pour m’améliorer dans ce que je suis génère en moi un sentiment de joie ; à l’inverse, mon impuissance à vivre provoque un sentiment de tristesse. Être de liberté doué de raison, c’est parce que je sais discerner le désir mien ou, a contrario, le désir qui m’est imposé, que je me donne la possibilité de tendre vers la joie.

« Tout ce que nous imaginons qui mène à la Joie, nous nous efforçons d’en procurer la venue ; tout ce que nous imaginons qui lui est contraire ou mène à la Tristesse, nous nous efforçons de l’écarter ou de le détruire. »
(Baruch Spinoza (1997), Traité théologico-politique. Œuvre 3 : Ethique [1670], Paris, Flammarion, proposition 28).

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« Il y a de la joie ! ». La première partie de cette exclamation, contractée en un « Y’a » par le poète chantant pour swinguer le refrain, retient notre attention.

C’est l’expression d’une observation précise, d’une qualité d’analyse ; au-dedans de tout ce que j’entends, de tout ce que je vois, de tout ce que je ressens, je repère quelque chose de remarquable que je dois retenir pour comprendre combien tout cela fait sens.

Les équipes éducatives de nos Maisons sont précisément à cet endroit de pensée privilégié à partir duquel, ni trop éloignées, ni trop proches ; à la juste distance, elles devinent l’effort ou le renoncement à vivre des enfants et des jeunes accueillis par notre association, parfois même sans que ceux-ci s’en aperçoivent.

Ces enfants et ces jeunes persévèrent cahin-caha dans le cours de leur vie, et ils aiment à jouer avec nous, même dans les moments les plus difficiles, pour tester les rouages de cette mécanique du mouvement, pour en être assurés.

Nous avions cette certitude au point d’organiser pendant plusieurs années un cycle de formations durant lequel il fut proposé d’être clowns, puis de s’amuser avec les savoirs, et enfin d’explorer les soubresauts de la joie et ses effervescences en arts, en lettres, en sciences, en sports et en technologie – soient les vecteurs de notre programme pluriannuel et pluridisciplinaire L’aventure de la vie.

Pour mieux vivre, les enfants aiment à jouer avec nous ; soucieux de leur épanouissement, nous aimons jouer avec les enfants.

Que cette joie soit notre demeure.

Note de rentrée saison culturelle 2017-2018

Le thème de la saison culturelle de cette année 2017-2018 est : « Trait d’union ».

Les enfants de notre association, pris dans la toile d’histoires personnelles souvent traumatiques, tellement aliénantes qu’elles sont si peu partageables au-delà du cercle familial, des cabinets des Juges des Enfants et des services de l’Aide Sociale à l’Enfance, parviennent pour beaucoup et cependant à cheminer à nos côtés pour examiner le cours de leur vie.

C’est le sens de notre constant effort ; penser sa vie pour la réinventer, la reformuler et ainsi réussir, s’épanouir, s’aimer et aimer les autres, malgré tout.

Le 5 avril 2017, Alexandra, Allan, Alice, Corentin, Julien, Killian, Léïa et Mathéo rencontraient Patrick Bourdet, parrain de notre association, pour réfléchir ensemble au thème de la saison en cours (« Où est ton courage ? »).

Lors de cet entretien filmé dans la perspective du colloque qu’organise chaque année notre association, ces enfants de nos Maisons, âgés de 9 à 17 ans, ont formulé avec Patrick Bourdet des raisonnements sur le courage au cours desquels ils ont souvent articulé deux thèmes, par exemple la peur et la confiance.

Cette façon d’exprimer sa pensée par association d’idées, y compris si elles paraissent de prime abord contradictoires, a retenu notre attention ; elle constitue une première manière de comprendre le thème de cette nouvelle saison.

L’énergie de vie des enfants s’exprimant en avril avec M. Bourdet déployait une pensée dialectique, laquelle peut être symbolisée par le trait d’union, forme syntaxique symbolisant la valorisation d’une pluralité de sens par leur jonction, leur mise en rapprochement par celui qui parle, écrit, dit.

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La même énergie conciliatrice caractérise les équipes éducatives ; il s’agit pour les professionnels de faire oeuvre de facilitation du lien entre différentes parties prenantes (l’enfant, le ou les parents, les services de l’Aide Sociale à l’Enfance, l’établissement scolaire, le Juge des Enfants, etc.).

A l’image de la pensée par association des enfants, notre communauté éducative fait chaque jour oeuvre de médiation, bien souvent d’ailleurs en composant avec des parties prenantes dont les intérêts ne se rejoignent pas.

Ceci formule une deuxième acception possible du thème « Trait d’union » : la finesse du lien de soi aux autres, de soi au monde, sa fragilité, parfois sa rupture ou sa trajectoire erratique peut illustrer ce qui est le sel quotidien des métiers de l’éducation spécialisée.

« Trait d’union » peut aussi signifier – c’est là un troisième moyen de comprendre notre nouveau thème, le travail du programme éducatif et culturel de l’association qui en arts, en lettres, en sciences et technologies, en sports, joint l’expressivité de l’enfant aux systèmes de mise en représentation développés par l’humanité pour représenter la généalogie, la vie, le monde, l’univers.

L’un des ressorts de la créativité, de l’ingéniosité, de la vitalité repose précisément sur la capacité à lier ou relier par la pensée, de manière non conformiste, peu évidente a priori, des représentations de soi et du monde.

Dessin réalisé par l'artiste Marc Ngui, d'après l'ouvrage "Capitalisme et schizophrénie 2 : Mille plateaux" de Gilles Deleuze et Félix Guattari.Plus d'informations : http://www.bumblenut.com/drawing/art/plateaus/

De fait, s’il y a bien en effet un acte commun à l’humanité, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours et quels que soient les endroits du monde, c’est celui de tracer des lignes.

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(Illustration : couverture du catalogue de l’exposition “Une brève histoire des lignes”, Centre Pompidou Metz, 2013).

De Lascaux aux plans des transports en commun desservant un territoire, des peintures rupestres aborigènes aux tables de multiplication et aux cahiers de calligraphie que travaillent les élèves en primaire, des quipus incas aux fichiers excel installés sur nos ordinateurs, toutes les formes d’expression pour mettre en ordre (ou pour désordonner) le monde ont mobilisé, mobilisent et mobiliseront la ligne, le trait, l’acte de tracer, de classer ou de déclasser.

Des ornements des tombeaux des Pharaons à la tapisserie de Bayeux, tissée à la fin du premier Moyen-âge et jusqu’à nos mises en relation sur les réseaux sociaux, il s’agit de découvrir ou redécouvrir sa lignée, celle des autres, étudier les ramifications de son arbre généalogique, choisir de s’en référer tel quel ou préférer les recomposer, mais toujours pour se renforcer, être mieux à même de se positionner en tant que personne et en tant que membre d’une collectivité, épanouis en ce vaste monde et agissant pour son bien.

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(Illustration : montage photographique exposé à l’écomusée du Val-de-Bièvre en 2011).

Réfléchissant au thème de notre nouvelle saison culturelle, notre Conseil scientifique a notamment insisté sur la puissance déterminante du « entre » les deux mots, les deux idées reliées l’une à l’autre par le trait d’union.

A l’image du peintre Michel-Ange, cherchant au début du XVIe siècle à donner figure sur ce qui institue l’humain dans ses meilleures dispositions, l’important n’est pas tant la présence dans son tableau La création d’Adam de deux corps cherchant à se joindre (celui de Dieu, celui d’Adam), mais l’espace entre leur doigt, cet écart symbolisant la permanence du libre-arbitre aussi fortes soient les contraintes et les obligations.

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(Illustration : zoom sur les mains dans la peinture “La création d’Adam”).

L’éternelle tension entre les forces du déterminisme, de l’héritage qui entrave, et de l’émancipation, de la volonté qui libère, peut ainsi être exprimée en termes de traits continus, de traits pointillés, de lignes droites ou de lignes courbes ; c’est là une quatrième et dernière acception du thème à laquelle nous pensons pour inspirer cette année.

Note de rentrée saison culturelle 2016-2017

Le thème de la saison culturelle de cette année 2016-2017 est : « Où est ton courage ? ».

C’est à l’automne 2015, sur le parking de la ferme, qu’est née l’idée du thème de notre nouvelle saison culturelle.

A un enfant, qui depuis plusieurs semaines renonçait aux efforts qu’il avait pourtant consentis lui-même pour bien grandir en nos Maisons (s’engager dans les apprentissages, participer à la vie collective, s’ouvrir à des activités hors de notre espace associatif), nous demandons avec insistance de se ressaisir, de mettre fin à ce cycle de mises en échec, de faire preuve de courage.

Cet enfant n’a pu y souscrire ; il a quitté peu de temps après notre institution. Les quelques nouvelles que nous avons pu avoir indiquent cependant que l’enfant s’épanouit de nouveau dans sa nouvelle vie. Notre interpellation n’a peut-être pas été vaine. Comme nous le constatons régulièrement dans nos métiers, les effets bénéfiques de nos paroles et de nos initiatives pour l’enfant peuvent se révéler bien après sa présence avec nous.

La deuxième étape de la formulation du thème de cette nouvelle saison fut la rencontre en février 2015 avec M. Patrick Bourdet, auteur de l’ouvrage « Rien n’est joué d’avance » et désormais parrain de notre festival « Les Journées d’Enfance ».

Le thème en gestation était alors dit de la façon suivante : « Quel est ton courage ? », et M. Bourdet nous a suggéré, en se référant à son propre parcours personnel, que cela ne correspondait pas tout à fait à ce que pense l’enfant affrontant les épreuves de la vie. La réponse à ces moments difficiles se fait en effet par l’expérience de ce qui a lieu ; l’enfant de lui-même ne se considère pas courageux au point de l’exprimer à celui qui lui demanderait d’en parler. Ce sont les situations vécues tour à tour qui amènent de fait à faire preuve de courage. Les ressources pour surmonter les difficultés sont en soi, mais elles sont bien souvent inconnues, ou peu conscientisées. Ce sont les épreuves de la vie qui nous les révèlent, et c’est bien souvent a posteriori.

Il faut, autrement dit, des lieux, des moments pour que cette révélation à soi-même du courage qui est en soi puisse se manifester. Et ceci nous conforte dans ce qui fait le sel de nos métiers, qui est d’être là, aux côtés de l’enfant, pour vivre ces découvertes et nommer avec lui ce qui est en train de se faire, de se défaire, les efforts personnels réalisés ou manqués.

La présence du tiers est donc essentielle, elle permet à l’enfant de vivre ces moments durant lesquels son découragement est surmonté tels des rites d’initiation à la vie, qui permettent sa socialisation, son grandissement, son devenir adulte, citoyen.

A la première formulation « Quel est ton courage ? » a par conséquent succédé celle-ci : « Où est ton courage ? », version définitive de notre thème annuel qui a l’avantage de mieux nommer l’importance des expériences vécues, ses lieux, ses moments et les enseignements que l’on peut en tirer pour soi-même sur le chemin de sa vie.

La philosophe Cynthia Fleury nous permet de confirmer cette importance du tiers, du travail de la société que nous représentons auprès de l’enfant, et des rites d’initiation que nous vivons avec lui lors de ces moments vécus de découragement et d’encouragement :

« J’ai perdu le courage comme on égare ses lunettes. Aussi stupidement. Aussi anodinement. Perdu de façon absolue, si totale, et pourtant si incompréhensible. (…) L’apprentissage de la mort, est-ce celui du courage ? Savoir qu’il va falloir tenir alors que rien ne tient. Est-ce cela la vie ? La vie digne ? Comment apprendre le courage ? Comment reprendre courage ? Comment nourrir le courage pour qu’il ne vous quitte plus ? J’ai perdu courage alors même que je voyais la société dans laquelle je vivais être sans courage. J’ai glissé avec elle. Glissé en elle. Me mêlant chaque jour à cette négociation du non-courage. Là, il n’y a pas d’eau. Seulement la corrosion. C’est Naples et ses ordures. Nous vivons dans des sociétés irréductibles et sans force. Des sociétés mafieuses et démocratiques où le courage n’est plus enseigné. Mais qu’est-ce que l’humanité sans le courage ? (…) Je crois que sans rite d’initiation les démocraties résisteront mal. Je vois bien qu’il faut sortir du découragement et que la société ne m’y aidera pas. Comment faire ? Qui pour me baptiser et m’initier au courage ? Qui pour m’extraire du mirage du découragement ? Car il me reste un brin d’éducation pour savoir que cela n’est qu’un mirage. Qu’il n’y a pas de découragement. Que le courage est là ; comme le ciel est à portée du regard. »

(Extrait de « La fin du courage. La reconquête d’une vertu démocratique » de Cynthia Fleury, Fayard Le livre de Poche, coll. « Biblio essais. », 2010, pages 7 et 8.)

Ce bel ouvrage nous permet aussi de confirmer ce que nous expérimentons tous les jours avec les enfants dans le cadre de notre politique d’établissement : la force du « parler vrai » est une forme de courage. C’est pourquoi nous invitons systématiquement les enfants à participer aux discussions qui le concernent ; que cela soit de manière formelle (les réunions de concertation dans chaque Maison, les réunions des Conseils et des comités de pilotage) ou de manière informelle, comme nous l’écrivions en introduction avec cette scène vécue sur le parking de la ferme. Les grecs nommaient cette force la parrêsia, et y voyaient la condition élémentaire du bon fonctionnement des démocraties.

Autre idée forte travaillée dans le livre de la philosophe Cynthia Fleury ; l’acte de courage est toujours un commencement, les courageux sont, pour reprendre le terme choisi par Vladimir Jankélévitch, des « commençants »[1]. Il n’y a, autrement dit, aucune continuité, aucune assurance dans ces épreuves surmontées avec courage. Il n’est pas possible de s’appuyer sur des expériences antérieures durant lesquelles l’on a fait preuve de courage pour aborder sereinement l’épreuve qui vient. Chaque acte de courage est une première fois.

C’est précisément ce qui se passe tout au long de notre saison culturelle ; les séances d’atelier en arts, en lettres, en sciences, en sports, sont autant d’espace-temps programmés chaque semaine au cours desquels l’enfant, sous le regard du groupe, des adultes, et parfois lors de nos événements organisés dans le territoire, du public, doit trouver en lui la motivation pour accepter de s’exposer, de dépasser sa peur du qu’en dira-t-on ?, sa crainte de mal faire, de décevoir les autres et soi-même.

Pour conclure ces quelques considérations sur notre thème, retenons qu’on ne peut penser le courage, l’espérance sans leur antonyme : le découragement, le désespoir. Il ne s’agit pas d’attendre des enfants qu’ils fassent preuve d’héroïsme, ressource en soi que l’on puise à l’extrême pour faire acte de courage, mais de leur tendre sans cesse ce miroir réflexif leur permettant de nommer durant leurs moments de profond découragement, voire de désespoir, la possibilité permanente de trouver en soi les ressorts pour les surmonter.

[1]Vladimir Jankélévitch,  Les vertus et l’amour. Traité des vertus II. Tome 1, Flammarion, coll. « Champs Essais », 2011.