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La lettre du Directeur

Lettre du directeur#15 : réflexions de notre communauté éducative (article réactualisé au 12 octobre 2015)

La lettre du directeur récemment diffusée nourrit les réflexions des équipes dans les Maisons de culture de notre institution.

Le présent article regroupe les textes que nous envoient des membres de notre communauté éducative dans le cadre de ce travail de réflexion.

I. Yannick Coppin :

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Avec l’autorisation de Yannick Coppin, chef de service du Centre de Jour et de la Maison Vive, nous publions l’analyse qu’il propose du chapitre « Faire, c’est penser », et qu’il a transmise à son auteur, notre directeur M. Eric Legros.

« Juste une petite réaction à ton écrit et plus précisément lorsque tu évoques via une source l’intelligence du corps de l’artisan.

Je regardais dernièrement sur « L’équipe 21 » une émission hebdomadaire à caractère scientifique. Le sujet abordait l’adresse dans le basket et donnait quelques explications sur de telles disparités d’adresse même à haut niveau.

Les études réalisées à grandes doses d’électrodes dans le cerveau pendant les shoots des cobayes révélaient plusieurs axes ; tout d’abord la capacité de l’individu à s’extraire de son environnement au moment d’effectuer son geste – ce qui est différent de la capacité de concentration, même si c’est voisin par certains aspects -, la notion de relâchement, de lâcher prise par rapport à l’enjeu et la cible.

Ce point m’a interpellé car je me suis posé la question sur les parcours chaotiques de nos publics et la capacité à déconstruire pour modifier ce qui semble lourd à porter le poids de l’histoire des échecs…

Le deuxième point très intéressant que j’ai retenu c’est la mémoire musculaire (intelligence du corps). Il s’avère que les joueurs adroits ont une qualité non innée de travail de répétition qui, alliée au premier point, vient développer la mémoire du geste qui donne lieu par exemple sur des exercices sur la ligne des lancer-francs à des résultats yeux bandés assez proche des tests réalisés sans cache au contraire des joueurs non adroits qui ont de grosses différences de statistiques sur ce même type d’exercice. Les conclusions de ce test les scientifiques parlent de mémoire du muscle.

Ces deux points : capacité d’abstraction et mémoire musculaire, sont alors les clés de voûte d’une autre qualité fondamentale, à savoir l’intuitivité nécessaire à l’adresse en mouvement, dans le contexte d’un match.

Sans développer plus loin je trouve que les ponts et les liens sont multiples comme une allégorie à tes propos. »

On trouvera plus d’informations sur cette intelligence du corps chez les basketteurs ici.

II. François Roy :

PHMC-Odyssee

Avec l’autorisation de François Roy, metteur en scène du spectacle clôturant chaque année les « Journées d’Enfance », animateur d’un des deux cycles de formation proposés en interne ces trois dernières saisons aux équipes éducatives, nous publions le texte inspiré de cette lettre du directeur#15.

CHEMIN FAISANT ….

Chemin faisant, je pense

Te pense

Chemin faisant, je cherche

Te trouve

Chemin faisant je découvre et apprends

Te prends avec moi

Chemin faisant, je regarde et vois

Te vois

Chemin faisant, tu me parles

Tu écoutes

Chemin faisant, je sens et m’éprends

Tu t’envoles

Chemin faisant, j’ai peur

Tu me rassures

Chemin faisant, tu me parles

Je t’écoute et te montre

Chemin faisant, tu me prends la main

Je suis ton geste

Chemin faisant, j’interroge

Tu égrènes les réponses

Chemin faisant, je jongle les mots

Tu acrobates les verbes, ils domptent la phrase et dansent sur la page

Nous fabriquons

Chemin faisant, je ris

Ton nez gris sourit

Guitare chantante, je joue des cordes

Chemin vibrant, ton chant m’emporte

Chemin chantant, je quitte les labyrinthes des mondes

Chemin faisant, mon présent devient mon futur

Faisant le chemin, mon voyage devient plus beau que vos ports

Lettre du directeur #15

Chemin faisant. La pensée comme engagement.

C’est à l’auberge de notre institution, lors d’une de ses soirées de palabres qui s’y tiennent après l’une ou l’autre de nos réunions de travail pluridisciplinaires, que ce fil conducteur fut choisi et devint le thème de la saison culturelle 2015-2016.

« Chemin faisant » fit suite à une première proposition : « La praxis ». D’un accès plus facile pour tous que ce terme conceptualisé par les Grecs anciens, la formule « Chemin faisant » permet à chacun de s’y greffer, et sans aucun doute, peut être pensé plus aisément avec et par les jeunes de notre institution. Nous reviendrons cependant à la fin de cette lettre sur l’idée de « praxis », car c’est bien une idée clé pour nos métiers, et l’on constatera je l’espère qu’elle peut être comprise à l’aune des interprétations proposées ici du thème « Chemin faisant ».

Celui-ci s’inscrit comme chaque thème annuel dans l’ère du temps de notre institution, qui est celui du long terme. Il permet en effet d’évoquer le parcours des anciens, d’en nourrir nos relations au quotidien, de nous projeter dans de nouvelles et futures rencontres et retrouvailles.

C’est aussi un mot de passe pour nous rappeler discrètement, chacun à sa façon, notre condition humaine, nos limites, et la nécessité de maintenir présent en nous ce qui adviendra, sans mièvrerie, nostalgie ou mélancolie.

« Chemin faisant », c’est, pour clore cette introduction, faire œuvre de civilisation.
C’est là en effet faire œuvre de civilisation, si l’on veut bien admettre avec Macedo*, que ce mouvement auquel nous essayons de contribuer par nos travaux s’appuie sur la conscience de la mort, la place laissée aux morts et aux anciens, et la transmission des deux interdits fondamentaux que sont l’interdit d’inceste et de meurtre.

Le travail d’éducation que nous faisons, autour de la filiation en particulier et des transmissions, s’inscrit pleinement dans cette intention.

Nous y réussissons parfois…

« Le chemin faisant » des adultes et des enfants est le même.

Oui, ce cheminement est le même ; depuis la rencontre et jusque le temps d’après, des allers-retours pour se penser dans ce que nous avons vécu, après le départ, et encore après. Les chemins qui nous ont permis de nous croiser dans la réalité de nos vies, jeunes et adultes, comptent et compteront pour ce nous sommes et deviendrons. Je reviendrai dans quelques instants sur cette idée première à l’occasion d’un récit de vie, racontant comment j’ai rencontré dernièrement un ancien de notre institution ; comment j’ai vécu cette retrouvaille, et comment j’y pense encore à ce jour.

Les chemins que nous avons à faire sont nécessairement liés : les nôtres et ceux des jeunes accueillis se rencontrent, et fabriquent du cheminement ensemble.

L’on ne peut prétendre à quelques transmissions sans être soi-même en mouvement de penser quant à notre place, nos ouvertures et nos impasses, nos émotions multiples. Les entendre est la condition pour ne pas trop envahir autrui de ce qui ne les concerne pas directement, pour faire le pas de côté indispensable et ne pas répondre en miroir, tout en sachant notre propre part d’inconnu et d’inconscient en nous-mêmes.
Dit plus simplement, c’est le travail que nous faisons aussi pour être en mouvement qui est la condition pour qu’autrui puisse s’identifier au travail que nous faisons, et faire sienne l’utilité de ce travail en réflexion.

Si j’insiste ici sur la symétrie des cheminements, il nous faut aussi et cependant préciser que la société a posé une asymétrie dans la relation entre enfants et adultes, et nous devons en tenir évidemment compte. Les adultes sont en effet responsables des enfants, et non le contraire ; il importe par conséquent de marquer les places.
Mais l’on ne peut espérer pour autrui le développement de sa capacité à penser sans, nous-mêmes, nous mettre en situation pour penser. Et ce, en nous mettant au travail de la réflexion, avec autrui, avec deux points d’appui : celui de sa présence à nous et celui du regard que nous portons sur la relation, de soi à lui. Ce regard tiers que nous portons sur nous-mêmes et avec autrui est la transmission de la capacité à penser pour ce jeune.

Mettons-nous au travail de la réflexion en soi et avec autrui, et s’enclenche alors la capacité pour le sujet à se réfléchir sur cette activité, réflexion à se voir, à se penser.

Je voudrais à présent illustrer ces idées en vous racontant une dynamique de mise en mouvement de l’identité d’une enfant, évolution en nos Maisons dont j’ai été témoin ces dernières semaines.

Quelques pas avec Caroline**.

Je croise ce matin Caroline pour le petit déjeuner.

Elle arrive, discrète, les cheveux coiffés, des tresses africaines lui dégagent le front qu’elle baissait à chaque rencontre. Nos yeux se croisent. Aujourd’hui, si elle baisse la tête, ce n’est pas pour se masquer, mais pour dire une intériorité nouvelle, une timidité d’intériorité qui contraste tellement avec son allure plutôt rude et non tenue du mois de juillet. Cette timidité n’est plus de la gêne, ou une mise en pâture d’elle-même vers l’autre, mais un retrait qui la rend belle. Cette timidité vient témoigner de la fabrique en elle d’une intime intimité.

C’est beau, cette transformation.

Comment tout cela s’est-il produit ? Au fond, nous ne le saurons que parce qu’un jour, ou pas, Caroline pourra le dire. Mais nous avons pour autant repéré quelques nœuds d’existence et croisement d’étapes.
A son arrivée, Caroline ne se sentait « pas belle », ne se soignait pas, comme l’on dit. Elle n’avait que peu de pudeur, avait tendance à s’exhiber, à se présenter comme exubérante.
Son mal-être s’exprimait ainsi dans ses relations aux uns et aux autres, car nous entendions bien que dans la séduction il pouvait y avoir un appel, dans ses exubérances une demande de limite, dans ses différents modes la dévalorisation de l’espérance d’être perçue autre. Toute cette agitation lui pesait. Caroline avait besoin de se poser.

Une institution est faite pour cela. C’est le premier « mouvement » à accueillir.

Le soin que lui apportèrent particulièrement les femmes lui permit de trouver les yeux pour se réfléchir autre (et il s’agit aussi de réfléchir dans ce miroir, au sens de penser). Ce miroir qu’est le regard d’autrui est essentiel : ce regard, c’est celui des femmes qui intégraient en elle la transformation, qui anticipaient sur le devenir, qui accueillaient en elle l’enfant, le bébé que Caroline avait été et avait en elle, avant que les circonstances de la vie ne lui imposent de trouver des modes de survie. Car tous ces symptômes ont aussi des raisons d’être pour le sujet, et souvent naissent pour tenir debout, tout de même.

Cependant, s’ils ont été utiles au sujet, ce n’est pas pour autant qu’il ne convient pas de les castrer aujourd’hui. C’est souvent la confusion qui est faite.

C’est donc un travail autour des limites et autour de son estime d’elle-même qui fut fait. L’un et l’autre, acceptation des limites (Caroline ne pouvait naître à elle-même et dans son corps), et avec le soin que lui apportèrent particulièrement les femmes de la maison pour lui donner des images en lui offrant une réflexion qu’elle portait dans leurs yeux. Acceptons de penser qu’elle peut aujourd’hui se soigner. C’est particulièrement touchant.

Non pas « être soigné », mais avoir trouvé la capacité à se soigner.

Dans le mouvement de son parcours, Caroline rencontra aussi l’occasion d’être jalouse. Jalouse d’une autre jeune fille qui venait d’être accueillie dans une famille, qu’elle-même connaissait. Cette jalousie lui donne l’occasion de naître à un désir aussi d’être accueillie dans une autre famille que la sienne.
C’est à la directrice adjointe qu’elle s’adresse pour lui demander d’être sa marraine. L’écoute de cette adresse faite à Claire Beugnet, l’accueil de sa demande, la réponse qu’elle lui offrit sans pour autant répondre directement à la demande, lui fit entendre l’accueil qu’elle méritait et qu’elle avait le droit de recevoir, elle, le vilain petit canard de la famille.

Une directrice peut aussi être comme une marraine, être une figure identificatoire de place parentale, pas que pour elle, bien sûr, mais pour elle, aussi.

Entendre la jalousie et la signifier, et ne pas la condamner parce que la morale la rejetterait, obtenir cette réponse pour elle, semble lui convenir, pour l’instant. C’est tellement idiot de condamner un sentiment, une émotion, puisqu’elle est là, et tellement humaine ! L’avoir vécu et entendu lui permit de reconnaître un désir, celui aussi d’en bénéficier.

Ainsi, pour Caroline, s’ouvre le chemin pour penser la filiation, la sienne, et peut-être s’y retrouver, à une autre place.

Une nouvelle fois nous rencontrons les trois dimensions du travail en protection de l’enfance.
D’abord, c’est un travail autour des limites et de l’appartenance à la communauté (par la loi, rencontrer des interdits qui sont autant de fondements de notre communauté humaine). Pour Caroline, il s’agissait de ne pas s’exhiber.
Ensuite, c’est un travail autour de la filiation, amorcé autour de sa place dans la famille qu’elle n’a pas, mais qu’elle peut commencer à s’inventer autre, avec les siens, et donc les retrouver. La séparation d’avec la famille ne vaut en effet que pour la retrouver, si possible.
Enfin, c’est un travail autour du dépassement, qui pour Caroline prendra la forme d’avoir pu prendre soin d’elle-même.

Nous sommes nécessairement à la place de la figure de l’exemplarité, exemplarité qui au minimum consiste à être sincère et lucide, autant que faire se peut, sur nous-mêmes et à pouvoir penser notre place. Nous sommes effectivement à notre place d’adulte et de transmission, à la place de la transmission des limites sans lesquelles aucun travail éducatif n’est possible. Et la réussite de cette transmission passe aussi par ce qu’est d’abord plus globalement le travail éducatif : « Développer la capacité à penser ».

L’exemple de Caroline nous démontre combien il est nécessaire de maintenir un double point d’appui : se mettre en pensées pour développer la capacité à penser.

Et ce, y compris pour l’apprentissage de la limite, car c’est la condition pour se l’approprier, la faire nôtre, commune, à nous et à eux, ce qui n’exclut pas la contrainte, en toile de fond, si nécessaire. C’est ainsi que nous apprenons à nous autolimiter dans nos pulsions, à nous autolimiter, car il ne saurait ici y avoir de transmission sans capacité à nous appliquer à nous-même ce à quoi nous convions autrui.

Ainsi, avec cette description des scènes vécues par Caroline, et notamment du cheminement positif qu’elle a initiée par des rencontres avec la maîtresse de maison, l’éducatrice, la directrice adjointe, nous souhaitions réfléchir plus précisément sur le positionnement éthique qui est le nôtre dans la relation à autrui, dans la relation éducative.
Notre intention, intention de tous les instants depuis toutes ces années, est de questionner et de réfléchir à ce qu’est « être » éducateur, en prenant le risque de chahuter nos trop nombreuses actions qui s’imprègnent, me semble-t-il, plus du commandement et de la contrainte que de l’invitation à se penser soi dans notre relation au monde et dans le monde.

Et c’est aussi à l’institution de proposer des espaces pour ce faire.

Au niveau du collectif, nous y avons déjà travaillé en créant des comités de pilotage, un Conseil de Vie Sociale, un Conseil scientifique, et particulièrement en donnant en leur sein une place au jeune.

Ceci lui permet en effet d’accéder, de participer, au mécanisme qui fabrique ce qui nous fait vivre ensemble.

De même qu’il s’agit au niveau individuel de développer nos capacités dans la relation duelle, de même s’approprier et avoir une place dans les outils démocratiques mis en œuvre contribuent à prendre un pouvoir sur son existence. Il s’agit bien, ici, de s’approprier les lois qui sont la marque de l’identité de l’institution, parce qu’elle s’inscrit elle-même dans les lois sociales et la civilisation.

C’est aussi en cela que nous nous définissons comme établissement culturel.

Ainsi en est-il d’un nouvel espace fabriqué à la Maison Vive.

Lors de l’une des dernières réunions de travail en équipe préparant la nouvelle saison culturelle en cette Maison, nous réfléchissions à la constitution d’un espace et d’un temps consacrés avec les enfants pour penser sa vie, son rapport au monde, aux uns et aux autres.
En son temps, une éducatrice avait créé cet « espace pour penser » en un autre service et l’idée a ressurgi une nouvelle fois sous la forme, cette fois-ci, d’un « espace pour moi-même ». Espace qui pourra, si l’équipe en convient, être un espace pour soi-même, c’est-à-dire un espace qui intègre l’idée de « penser par soi-même ».

Dans cet atelier et plus généralement, dans toutes situations de rencontre, le Soi donne une présence à l’intersubjectivité.

Cette réunion était l’occasion de s’interroger sur le positionnement de l’éducateur dans cette invitation faite aux jeunes de la Maison. Quelles modalités seraient les plus à-mêmes de ritualiser, sacraliser cette « pensée par soi-même » ? Les réponses furent nombreuses et importantes : à propos de la durée et de la fréquence de cet atelier, la réponse retenue fut une heure par semaine ; à propos de son lieu : il fallait un lieu choisi pour penser la vie de l’institution, ce fut donc la salle du conseil d’administration.

Ce qui s’est pensé à propos de cet atelier aurait pu être symbolique du danger qui guette tout un chacun dans l’institution. La tentation émergea en effet d’en faire un lieu d’évaluation sur les comportements, d’autoévaluation par l’enfant de ce qui ne va pas et qui doit être corrigé.
Une prise de conscience collective eut lieu au cours de la réunion, nous permettant de déconstruire cette idée fausse de l’évaluation, pour y donner le sens désiré par et pour chacun : non pas d’en faire un lieu « d’administré », de comptabilité des ratés ou des manquements, mais de sujet en pensées.

L’institution est bien ici à sa place de création, d’invention, y compris dans ses fabriques internes pour faire des projets, les modifier, la transformer, dans le temps et l’espace du présent de la relation.

Ce qui sera choisi comme positionnement éducatif sera alors le suivant, qui me semble renvoyer directement à « la praxis » et au thème de notre nouvelle saison culturelle : « chemin faisant ».
L’éducateur sera en retrait, dialoguant et invitant avec le jeune – par ses questions qu’il proposera éventuellement – ; non pas jaugeant, mais suggérant des balises, des points d’appui comme matières pour penser ; laissant au processus de penser la possibilité de se développer.

Autrement dit, le « chemin faisant » de la pensée s’active quand l’éducateur a pour seule intention le développement-même du processus de se mettre en penser pour soi-même.

Ceci donne tout son sens au raccourci judicieux et dépaysant de l’intitulé choisi pour cet atelier : « espace pour soi-même ». J’y vois aussi d’ailleurs une occasion, dans l’après-coup, permettant aux adultes de se mettre en pensées pour eux-mêmes, ce que j’encourage et encouragerai toujours.

Se structure ici cet espace partagé, qui me renvoie aussi à ce principe qui m’est cher : lorsque l’on se met en pensée dans la relation avec le jeune, on fabrique de la pensée avec lui. Il suffit de faire cette expérience : lorsque nous le faisons dans la relation de dialogue avec lui, en soi et avec autrui, la pensée se met en marche.

Il en est ainsi de la réflexion, du développement de la capacité à s’extraire et à se penser par soi-même que nous cherchons à transmettre à autrui, et dont nous savons qu’elle est la condition même de l’alternative au passage à l’acte – ce qui concerne les jeunes accueillis autant que nous-mêmes, mais le plus souvent les jeunes qui nous sont confiés.

La parole comme alternative au passage à l’acte, parole comme acte de passage, donc.

Dit autrement, il s’agit aussi de développer en nous ce que nous appelons « la place de tiers », de favoriser le transfert à la « fonction de la parole ».

Nous retrouvons ainsi l’éducation dans ses intentions de transmettre ce qui est universel, ce propre de l’humanité qui nous éloigne, comme nous le disons souvent, de la fascination qu’exercent le symptôme et ses pièges de fixation en miroir. Je recommande à ce sujet de revenir régulièrement à l’esprit qui a prévalu lors des formations que nous avons organisées en interne ces dernières années (voir ici et ici).

Et cet espace se construit, fidèle à ces principes, au fil de la réunion de la Maison Vive.

Faire, c’est penser.

Cet « espace pour soi-même » proposera dans un premier temps la construction de maquettes, que chacun fabriquera pour soi, et qui sera l’occasion de figurer, de donner une forme, une matière, une image pour soi-même des grandes lois de l’Univers, des grands principes du vivre-ensemble.

Et, dans un second temps, après une pause, chacun représentera ces idées sur son cahier spécifique. Dans ce « cahier individuel », chacun exprime des représentations de soi, des représentations de soi liées à l’univers dans lequel nous vivons tous, au moyen de dessins, d’images photographiques, de phrases, de mots.

Ainsi, le trajet pour aller jusqu’aux idées fondamentales initié lors de la fabrication des maquettes, trouve sa mise en signification concrète et personnalisée dans le cahier. Celui-ci devient l’outil permettant à l’enfant en train de penser, d’écrire ou de dessiner sa biographie du moment, et de reprendre le fil de cette narration réflexive semaine après semaine, séance d’atelier après séance d’atelier.

Voilà, me semble-t-il, de quoi penser une praxis, l’occasion d’un chemin faisant, alliant le travail de la main et d’écriture, car faire c’est aussi penser.

Sur ce sujet, Emmanuel Paris m’invitait il y a quelques semaines à lire un texte, ce à quoi je vous convie maintenant car il nous donne une autre définition d’être « expert en quelque chose », proposition plus en accord l’intelligence déployée dans l’exercice de notre métier que l’acception communément admise de l’expertise.

La lecture de l’ouvrage du sociologue Richard Sennett Ce que sait la main. La culture de l’artisanat nous dit en effet l’intelligence du corps de l’artisan, qui sait affiner ses gestes en accord avec la situation en cours d’évolution.
Dit autrement, l’artisan sait intuitivement modifier sa façon de travailler la matière au fil des réactions de celle-ci à ses gestes. Il sait emmener la matière vers l’objet qu’il veut créer à partir d’elle, mais dans le même temps il respecte, il a conscience de ce que cette matière peut ou ne peut pas lui accorder dans l’idée de faire advenir le projet qui les unit.

Etre expert en nos Maisons, c’est donc être rendu habile par l’expérience de la rencontre incessante avec le monde (idée du savoir-faire).

Faire avec.

L’évocation de la création de l’« espace pour soi-même » de la Maison Vive me relie à cette proposition de Richard Sennett.

De même qu’il s’agit aussi de trouver pour soi une position tierce dans la relation éducative, « faire avec » ceux que nous accompagnons me paraît devoir être la condition du chemin faisant.

C’est toute la question de la médiation, elle-même appelant à être tierce dans la relation, médiation que constitue ces comités de pilotage, ces lieux de représentation (Conseil de Vie sociale, Conseil scientifique), tout autant que lorsque je fais un gâteau pour un goûter, entretient le jardin, fais mes devoirs, vais à un spectacle, pratique les activités artistiques aux côtés de l’enfant.

Il est grand temps de continuer à vivre autour de ce que sont nos besoins dans la réalité : manger, aménager son lieu et espace de vie, participer avec d’autres, dans la cité à des chantiers d’archéologie, être acteur culturel sur son territoire, être utile à la communauté, etc.

Ce sont là autant d’actes essentiels qui relient « faire » et « penser » comme espaces de vitalité et de vie.

Je voudrais à présent m’exprimer sur « l’après-rencontre », temporalité aussi importante que celle « d’avant la rencontre » (je me prépare à sa possibilité, et je la rends donc possible et souhaitable), et celle de « pendant la rencontre » (parce que je chemine avec celui que je rencontre, mon chemin s’en trouve modifié, le sien aussi ; nous cheminons ensemble pour le meilleur de nous).

Quel meilleur exemple de l’après-rencontre que ces retrouvailles avec des anciens de notre institution ? Nous avons cheminé avec eux le temps de leur présence en nos Maisons, et les retrouver quelques temps plus tard nous donne de leurs nouvelles, et ainsi réactive le désir de cheminer.

Voici un second récit de vie, nourri d’une rencontre impromptue avec un ancien, et ce qu’elle m’en a inspirée.

La métaphore du voyage.

Il y a quelques jours, nous croisons en ville un ancien, qui a croisé l’institution en 2004 lors d’un séjour Itinérances. Il bénéficia ainsi d’une mesure d’assistance éducative pendant 110 jours. C’était il y a 10 ans.

Il me raconte son parcours depuis, dans le midi puis son retour dans le Nord. F a toujours trouvé du travail. Il est courageux. Il me présente sa compagne et sa petite fille, heureux.

D’emblée il évoque une scène au Burkina Faso : l’épisode du séjour en famille et de sa colère de l’avoir laissé en brousse. Jusqu’à ce séjour, l’on pourrait dire que « Le monde était celui qu’il décidait » et non celui dans lequel il vivait. F ne supportait pas la moindre frustration, était toujours dans la maîtrise, y compris d’ailleurs de ses parents.

Son désir d’aventure et de découverte l’avait décidé au départ, mais se retrouver seul au milieu d’un monde qu’il ne maîtrisait pas, ça, il n’en voulait pas. Il en était défait. Se sentait en défaite, et n’osait pas se découvrir autre. La contrainte qui s’imposait à lui devint pour lui un espace de contrainte, qu’il était contraint d’accepter.

Cette limite l’ouvrit au monde car deux jours après il rencontrait le besoin des autres. C’est par la médiation d’une exposition de photos, dont il était l’acteur (il avait été pris en photo) puis le spectateur (il a vu ces photos), qu’il s’acceptera dans ce nouvel univers.

C’est cet épisode qu’il évoquera pendant ces dix minutes de rencontre sur le parking d’un supermarché.

Je reviens sur cet exemple pour dire l’importance aussi de l’espace de fiction dans la construction de chacun de nous.

Le voyage, F voulait bien s’y risquer, mais l’aventure humaine qu’il a choisie, il n’en mesurait ni imaginait les effets si bénéfiques pour son avenir d’adulte, ce dont il est prêt à témoigner aujourd’hui.

Le voyage est aussi un montage et une fiction. En tant que tels, le voyage nous permet de nous « métaphoriser », de rentrer dans la métaphore, et donc nous offre la possibilité de remodeler notre rapport au réel, aux siens et à chacun.

Il est aussi dans la fonction des éducateurs de pouvoir occuper la place de « métaphorisateur », terme que j’emprunte ici à Macedo*** et sur lequel j’aurais peut-être l’occasion de revenir, en d’autres circonstances.

Enfin pour cette lettre qui marque mon départ de la place de directeur de cette institution, je souhaite revenir aussi à ce texte : Le chemin vers Ithaque du poète Constantin Cafavy, que nous avions collé en 1989 sur ces cahiers individuels qui reviennent aujourd’hui dans cet espace « pour soi-même » de la Maison Vive : Ulysse…

Le chemin, ce qu’offrent le chemin et sa fabrique, comptent plus pour ce qu’il est que ce à quoi il nous mène.

Nous sommes donc bien là dans une « praxis » ; l’acte éducatif intègre aussi une finalité propre à l’action, qui nous concerne en propre, condition même de la transformation sociale et culturelle auxquelles nous prétendons.

C’est ce qui compte aujourd’hui, dans ce temps présent qui s’inspire de l’histoire longue de la vie de notre institution, et que chacun saura inventer.

Eric Legros,

Directeur de l’Institution

* Deux ouvrages ont été des compagnons de route pour cette lettre : O’DWYER de MACEDO H. (2008), Lettres à une jeune analyste, Paris, Stock, coll. « L’autre pensée » ; DOLTO F. et NASIO J.-D. (2002), L’enfant du miroir, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot ».

** Les prénoms des enfants et des anciens cités dans cette lettre sont changés ou anonymés.

*** O’DWYER de MACEDO H. (2008), Lettres à une jeune analyste, Paris, Stock, coll. « L’autre pensée ».

Lettre du directeur #14

Ici et ailleurs, ce qu’ils nous enseignent.

Nous sommes tous pétris des belles rencontres et lectures faites tout au long de notre carrière.
J’ai pu évoquer les grands-mères rencontrées au début des années 1990 dans les orphelinats d’Arménie (lettre du directeur numéro 12) ou la pensée éducative développée au début du vingtième siècle par August Aichhorn (lettre du directeur numéro 10).

Aujourd’hui je vous propose, dans cette lettre, de revenir sur des références intellectuelles, des rencontres avec des mouvements d’idées et les collectifs qui les portent, des évolutions de la loi sur la protection de l’enfance qui vont de mon point de vue dans le bon sens – celui de l’intérêt supérieur de l’enfant, des jeunes que j’ai rencontrés au Burkina Faso récemment dans le cadre de séjours proposés par notre service » Itinérance ».

Avec la psychothérapie institutionnelle, parce que nous ne saurions dissocier l’exercice quotidien de notre métier d’un regard réflexif sur nos pratiques et modes de pensée.

« … moins on disjoint notre regard sur la folie de notre regard de la vie, moins on risque de souiller la souffrance de ceux qui sont perturbés dans des difficultés de vivre… »

Cette citation, extraite de l’ouvrage Le miroir ensorcelé de Lucien Bonnafé, est la plus éclairante pour exprimer cette nécessité de dialoguer avec nous-même, alors que nous sommes en train de regarder, d’interagir et de parler avec les enfants.

Nous pourrons débattre de ces questions épistémologiques essentielles dans le cadre d’une journée d’étude organisée le 9 juin 2015 à Lille à l’initiative de l’association « Arrière-pays » et en partenariat avec l’Ecole Européenne Supérieure du Travail Social (EESTS).

Parce que François Tosquelles, Jean et Fernand Oury, ne sont pas étrangers à ce que nous avons pu produire, avec d’autres, au sein de nos Maisons, j’ai souhaité commencer par l’évocation de ce courant d’idées et toute sa créativité. Dans cette filiation, Je vous invite à la lecture de Clinique de Dostoïevski ou les enseignements de la folie, de Heitor O’Dwyer De Macedo, psychanalyste, pour qui la psychanalyse est citoyenne ou elle n’est qu’imposture.

Avec ATD Quart Monde, parce que nous devons rapprocher éducation populaire et protection de l’enfance, militance et travail social, subjectivité et société.

Le mérite de cette journée proposée par le « secrétariat famille » du mouvement « ATD quart monde » le 28 mars 2015 à laquelle j’ai participée, fut sans aucun doute d’avoir pu permettre à différents mondes de se rencontrer : des militants, des adhérents, des institu-tionnels, des chercheurs, des professionnels, et ce, autour d’une question centrale : « quel accompagnement auprès des familles ? ».

Comme à leur bonne habitude, les organisateurs avaient invité des personnes intéressées à la question pour leur propre compte – pour leur propre combat devrais-je dire : ici une mère et de son enfant, et assise à ses côtés, une militante.

Je commence par vous parler de cette dame : celle-ci, hier, médecin de PMI, est aujour-d’hui militante dans ATD, à leurs côtés. Au fil de son histoire, et sans que les places égrenant son parcours ne se confondent, cette militante réussit à relier deux mondes, avec cohérence : celui des professionnels et celui de l’engagement militant.

Son témoignage vient ici, de mon point de vue, dire l’urgence pour les professionnels de la protection de l’enfance, du soin, ou du social, à sortir des catégories dans lesquelles ils ont été enfermés par les effets d’absence de réelles politiques sociales et des spécialisations cloisonnées dans des savoirs segmentés.

Il ne peut y avoir d’actions de soins, d’éducation, de pédagogie, sans ce croisement des savoirs que met en pratique cette association depuis le début et qui a toujours inclus les personnes comme actrices dans l’élaboration des réponses qu’ils cherchaient, sans ou-blier, ce qui est fondamental, l’action et l’appartenance collective pour y réussir.

Je ne développerai pas plus sur ce sujet, qui sera abordé par Colette Duquesne, chargée de projet prévention au Conseil Général des Hauts-de-Seine, lors de son intervention du 3 juillet, dans le cadre du colloque que notre institution organise.

J’aimerais à présent vous parler de cette autre dame, mère de famille. Que nous disait-elle ?

Qu’elle a dû faire valoir ses droits pour que son enfant ne bénéficie pas d’une mesure d’assistance éducative, ce qu’elle a pu démontrer, avec l’aide de l’association. L’on ressentait, lorsqu’elle nous racontait le parcours qui avait été le sien, l’élaboration qu’elle avait faite, la valeur du combat dans lequel elle s’était engagée.

Elle disait ainsi trouver des témoins, et des appuis, et une vie en société pour sortir de la solitude. Par ce travail, par son travail, elle obtenait aussi de ne faire destin de toutes les difficultés qu’elle avait rencontrées dans les premiers temps de sa vie.

L’éducateur, le directeur, le travailleur social ne peut que s’en réjouir, sans aucune réserve. Car et en effet : le droit est la base commune de tous, militants ou travailleurs sociaux.

Au sujet des bénéfices d’une séparation choisie.

Mais il est vrai qu’avec ATD nous avons eu des différends, particulièrement sur les décisions de placements judiciaires.

Les institutions étaient alors perçues comme des briseurs de liens familiaux. C’était sans aucun doute faire peu de cas du travail des éducateurs ou des décisions des juges, le plus souvent. Les établissements étaient alors pris dans le fil des représentations des anciens orphelinats et toute la misère du monde qui s’y greffaient.

De mon point de vue, ce propos était décalé avec des réalités qui se modifiaient, par la loi, et par les usages.

Et aujourd’hui, il nous faut en finir définitivement.

Les lois depuis 1984 nous y aident. La place de la famille est clairement identifiée comme incontournable, autant que faire se peut, et il est évidemment essentiel de faire ce qui est en notre pouvoir pour d’abord permettre à la famille d’être accompagnée.

Si je pense que la mesure d’assistance éducative a toujours été une ressource pour la famille, il est vrai que le positionnement des travailleurs sociaux a aussi évolué.

Mais aujourd’hui un placement, ou quelques mesures d’assistance éducative que ce soient – et encore une fois il faut plutôt privilégier par des accompagnements au sein du lieu habituel de vie des jeunes -, doit être pensé comme une ressource pour les familles.

La mesure administrative, qui est le plus souvent requise, permet cette nouvelle alliance avec les familles, qui sont à part entière décideurs des mesures.

Le droit permet aussi aux familles de prendre toute leur place dans l’exercice des droits de l’autorité parentale, sans exclusive, si ce ne sont les décisions judiciaires. La réalité, c’est effectivement que les parents sont présents dans le quotidien des jeunes, s’ils le souhaitent, à la demande des institutions elles-mêmes.

Si à l’époque, comme le rappelle Monsieur Rozenweig, des travailleurs sociaux pouvaient s’étonner, voir même refuser à un parent de conduire son enfant à l’école alors que le jeune vivait dans une institution, soyez certain qu’aujourd’hui nous nous en réjouissons.

Et c’est le cas, pour une visite chez le médecin, pour aller à l’école, pour discuter avec l’un ou l’autre des éducateurs, et plus particulièrement le référent de l’enfant, et pour toute autre situation, en fonction des évènements familiaux ou besoins de l’enfant et de la famille.

La nouvelle loi de protection de l’enfance dont l’assemblée nationale vient de débattre en seconde lecture confirmera ce mouvement : il s’agit bien de donner la place de droit pour les points d’appuis humains autour d’un jeune (le parrainage, les bénévoles, l’adoption simple, la famille d’accueil ou les éducateurs de l’institution).

Et pour ce qui nous concerne, au sein de notre association, nos Maisons des enfants de la culture, prendre place dans la cité et faire reconnaitre nos jeunes et leurs familles comme acteurs culturels du territoire va dans ce sens.

Les parents ou tuteurs légaux, les travailleurs sociaux, les associations militantes comme ATD sont les bienvenues dans ces Maisons de la culture, maison commune.

Au sujet des bénéfices du Projet Pour l’Enfant (PPE).

Au fil des années, les institutions et les représentations du travail éducatif et social évo-luent. Mais il serait bon aussi que ceux qui ont encore une image dépassée de nos éta-blissements culturels fassent l’effort de les accueillir, non à partir de leurs représentations dépassées, mais pour ce qu’ils font aujourd’hui réellement.

Le « Projet Pour l’Enfant », qui devient par la loi, la pierre angulaire de toute démarche éducative, aura le mérite de mettre autour de la table tous les intervenants, auprès du jeune et de ses tuteurs légaux.

Son approche pluridisciplinaire permettra à chacun de travailler autour d’un sens commun, si l’on veut bien en faire un outil instituant (et pas qu’institué, ni qu’administratif).

Pour les mesures judiciaires, en est-il autrement ?
Fondamentalement, je ne crois pas.

La reconnaissance de la place de chaque parent, des frères et sœurs, ou de tout autre appui faisant référence pour l’enfant, devra être faite dans le respect des décisions du juge. Car la reconnaissance de la filiation et de la fratrie est incontournable pour le jeune.

Reconnaître la place de chacun, ce n’est pas en nier les difficultés à prendre ou à tenir sa place.

Par contre, lorsque les appuis sont si peu nombreux au sein de la famille ou dans l’environnement de l’enfant, il est indispensable de faire priorité de cette question dans le projet pour l’enfant. Ce ne devrait jamais être sans tenir compte de la filiation, et ce sera avec les ressources qui peuvent ou non être mobilisées. De ce point de vue, l’adoption simple est plus respectueuse du passé de l’enfant en ce qu’elle la maintient.

La séparation choisie des adolescents avec notre service « itinérance ».

Que nous disent ces jeunes ?
Trois phrases reviendront au cours des entretiens, sur place, au Burkina Faso.

Qu’ils se sont ennuyés, puis ont appris la patience.
Que « Ça fait bizarre« ,
Et que : « C’est pas pareil ».

Ces quelques mots reviendront au cours de ces quatre entretiens individuels que nous organisons traditionnellement pendant le temps de leur séjour, soit 110 jours.

Je précise tout d’abord que sur le fond ; ces rencontres ne sont pas très différentes de celles que nous pouvons faire au sein de nos maisons, à Boulogne sur mer. Il s’agit toujours de créer un espace pour penser sa vie, son existence, le lien à autrui, en un présent de la rencontre qui mobilise tant les traces récentes que plus anciennes, en ce qu’elles réactualisent dans le présent des impasses ou des capacités pour advenir en leur qualité de sujet de désir et de filiation, pour tenter d’advenir, chemin qui se fait en marchant.

C’est un travail en silence, en paroles, en échanges, d’élaboration à partir images, d’im-pressions et émotions mises en mots et qu’ils nous donnent, sur ce qu’ils découvrent pour eux-mêmes, de cette société d’accueil et de la nôtre.

J’en viens dans le détail à ce que nous disent ces jeunes, en commençant par l’ennui puis la patience.

Le temps a d’abord permis ce travail, de l’ennui à la patience, sans que l’une n’annule l’autre.
Certes, les jeunes ont quelques activés au programme, mais il y a du temps pour l’oisive-té, pour que le temps s’écoule, pour la passivité, que la chaleur et le contexte facilitent. Nous le savons, ce n’est pas facile pour eux, de vivre sans être connectés au téléphone ou à la télévision, sans toujours avoir d’électricité, sans leurs familles ou camarades.

Mais cet espace et ces modes de vie qu’ils ne connaissent pas, accompagnés par leurs éducateurs, à cette vertu de les contraindre à inventer d’autres modes relationnels ou de vie que ceux qu’ils répètent au sein de leur ville, sans toujours les percevoir. Ce monde étranger dans lequel ils s’immergent devient source et appel pour ressentir, apprendre, découvrir et parfois, pour dire : « J’ai ressenti que j’avais besoin des autres, et besoin de faire quelque chose d’utile« .

Ce n’est rien d’autre que de pouvoir donner du sens à sa vie, et c’est bien sur essentiel.

Ce mouvement de l’ennui à la patience, c’est aussi le temps pour apprendre à différer, c’est le temps possible pour créer un nouveau cadre de pensée avant d’agir, c’est le temps pour accepter une autre vision du monde, de sa vie, une capacité à renouveler son « être au monde » et se découvrir autre.

C’est l »entre-deux » des situations, que nous vivons au cours de ces entretiens, qui est intéressant : entre hier et aujourd’hui, entre ici et là-bas, un espace d’ennui et de rêveries devient un espace transitionnel de latence, de pensées, de dialogue : je suis « ici » et pas « là-bas », bien que je me représente ce lieu-dit « là-bas » et le fait exister « ici » avec celui que je rencontre.

Entre le connu et l’inconnu, c’est l’être qui s’ouvre au monde.

Quelques mots du philosophe Maldiney, extraits de son ouvrage Penser l’homme et la folie. A la lumière de l’analyse existentielle et de l’analyse du destin, pour dire la qualité de ces rencontres :

« … Les partenaires ne communiquent pas face à face, les yeux dans les yeux, à moins que dans l’éclair d’une échappée latérale. Ils communiquent dans la zone marginale des apprésentations, ou rien ne se présente encore. Le marginal est le plus proche voisinage du fond de monde. Il s’étend jusqu’à l’horizon toujours ouvert. Celui-ci n’est pas ouvert par un projet de monde ; il est l’horizon de tout ce dont nous sommes passibles, et qui à chaque fois nous arrive sans aucune détermination à priori ; sans jamais avoir été d’abord possible… ».

Ce voyage n’a pas d’autres intentions, (et non objectifs), d’autres visées, que de pouvoir penser sa vie, la revisiter, faire de « là-bas », qui peut prendre la forme de « l’absence », un autre espace de possible.

Changer de regard sur ce lieu dans lequel j’enracine mon appartenance, mes relations, donc dans lequel je m’enracine, pour renouveler ma place, mon être au monde, mon cadre pour penser le monde.

La patience qu’il a trouvée, par l’ennui qu’il a subi, est le lit d’accueil qu’il a trouvé pour penser.

Ma position est celle de témoin-acteur dans l’élaboration, si c’est nécessaire. Mais il m’importe évidemment que ce soient eux qui fassent le travail.

A présent, je voudrais analyser ces deux autres phrases récurrentes : « Mais là-bas, c’est pas pareil« , nous disent-ils aussi, et « cela fait bizarre« .

Commençons par : « Mais cela fait bizarre … ».

Avec ce sourire complice des gens heureux qui n’ont pas peur de s’en réjouir …
« Cela fait bizarre« , c’est après avoir appelé les leurs.

Les émotions se bousculent dans le ventre, (c’est à cet endroit du corps qu’ils les positionnent d’eux-mêmes), « à en donner le mal de cœur, lorsque j’appelle ma mère et qu’elle me dit qu’elle pense à moi, et même plus, qu’elle m’aime !!! ».

Ce « cela fait bizarre« , qu’ils disent tous, exprime toute l’ambiguïté du sentiment vécu, de l’amour ressenti et de l’absence de celui à qui ils s’adressent, ce qui leurs permette redécouvrir le sentiment affectueux pour les leurs, les mères, pères, frères et soeurs.

Le « bizarre » se place à l’endroit où se mêle l’amour filial « des siens », réveillé par la sépara-tion et le manque qu’il fait vivre. Belles retrouvailles; les pistes pour le ressentir s’étaient éloignées dans la vie courante, au point même de créer des ruptures.

Ils sont partis pour cela. Bien sûr pour l’aventure de découvrir un autre pays, d’une autre communauté, d’une autre culture, mais aussi et peut être d’abord « existentiellement » pour l’aventure de se découvrir. Nous leurs faisons ce crédit qu’ils savaient, sans le dire, que les découvertes n’étaient pas toujours à l’endroit où elles étaient écrites.

Mais ces entretiens sont aussi là pour accueillir les impasses, ce qui rate encore, l’attache non déliée du trauma de l’absence d’un père parti « sans donner d’adresse ». Les pères sont tellement présents par leur absence pour trois des quatre jeunes en question… Pour l’un d’entre eux, malgré ses nombreuses tentatives, le père répond effectivement aux abonnés absents, et cela lui est insupportable.

« Il est quand même mon père », marmottera-t-il (je reprends ici le bon mot proposé par Dostoïevski) de nombreuses fois, dans ce dialogue avec lui-même. Dans ce lieu commun, entre lui et moi, il passera de la haine pour la vilenie du père à l’espoir renouvelé de recevoir ce qu’il n’a pas reçu : une relation apaisée avec lui. « Mais c’est quand même mon père », répète-t-il. « J’ai même essayé de le joindre du Burkina » … sans réponse.

Il essaie bien de lui souhaiter de vivre l’horreur de ce qu’il a vécu, et de lui faire vivre la même horreur : « je vais le lâcher comme il m’a lâché ». Première tentative d’élaborer, sans aucun doute, pour se séparer, mais long est le chemin vers une « autre paternité possible en lui ».

Nous en avons encore du travail avec lui, s’il le veut bien, avec son beau-père, nouveau point d’appui sur qui il mise quelques espoirs, et sa mère, mais les « abonnés absents », sont très envahissants, surtout lorsqu’ils habitent si près de chez lui.

Et s’il y avait au moins une explication en présence du père et du fils pour mettre quelques mots sur les impossibles du père !

Enfin ce qu’ils nous disent aussi, c’est : « C’est pas pareil« .

…Oh !!! Certes, ils ne vivent pas dans la facilité là-bas, mais ils se font des amis. « Ici les gens sont solidaires, malgré les difficultés, la pauvreté. Ici, c’est pas pareil, parce que les gens nous disent bonjour ». C’est avec une réelle gravité qu’ils ajoutent : « dans le quartier, chacun passe son chemin sans se dire bonjour ».

Qu’ajouter ?

Nous ne savons comment cette vitalité, cet « ouvert en eux  » qui émerge au creux de l’entre-deux d’ici et là-bas, ces pulsions de vie qui tentent de prendre la place des pulsions de mort, vont être accueillies au retour de ces jeunes par leur famille.

L’enjeu est d’importance, mais gageons que le travail fait avec elles pendant le temps d’absence de leurs enfants aura aussi changé leurs regards.

Une institution ouverte sur le monde.

Nous avions invité une troupe du Burkina Faso, Sitala, en qualité d’artistes invités pour notre spectacle de fin d’année, près de Boulogne-sur-mer.

Les visas ont été refusés.

Ce n’est pas une bonne décision.

Ce sera pour l’année prochaine.

C’était pour nous l’occasion de leurs donner une place ici dans cette réciprocité de lien.

Cependant, ce soir, à l’initiative d’un éducateur de la Maison du Sport et du Bien-être, nous accueillerons de jeunes basketteurs algériens.

C’est une chance pour nos enfants que de pouvoir faire ces rencontres, devenir tuteurs et guides dans la ville, se mettre à l’écoute d’autres coutumes et rites, prendre soin de nos hôtes.

La tendance est à l’individualisation des mesures et à la privatisation du lien.

L’on a multiplié les droits au point d’exclure du droit, on s’est trop adapté aux particula-rismes en oubliant l’universel, on pense le travail social en oubliant le social.

Aberrant !

L’institution, c’est la filiation, et la filiation en ce qu’elle articule la dimension subjective et la dimension sociale, par le droit qu’une société énonce.

Heureusement (mais c’est parfois mis en question), la plupart des travailleurs sociaux et éducatifs sont reliés à une institution qui se donne un espace pour penser, questionner et limiter les projections personnelles et les passages à l’acte.

Au final, les institutions, quelques soient les mesures exercées, n’ont d’autres objets que la transmission des interdits fondamentaux, interdit d’inceste et de meurtre, qui fondent les échanges humains en subjectivité et en société.

Eric Legros
Directeur de l’institution

LETTRE DU DIRECTEUR #13

La réforme de la loi de 2007 en débat.

La commission des affaires sociales s’est réunie pour examiner le rapport de Michelle Meunier le 11 décembre 2014 (voir le compte-rendu de la séance ici.

Voici ce que nous dit le service de presse du Sénat, le 4 décembre 2014, pour introduire la discussion à propos de proposition de loi visant à renforcer la protection de l’enfance avec quelques modifications à la clé :

« S’agissant de la gouvernance, la proposition de loi crée un Conseil national de la protection de l’enfance chargé de promouvoir la convergence des politiques menées au niveau local. Afin de rompre l’isolement du médecin libéral et d’améliorer le repérage des enfants en danger, elle prévoit la désignation dans chaque département d’un médecin référent « protection de l’enfance » chargé d’établir des liens de travail réguliers entre les services départementaux et tous les professionnels de santé (médecine de ville, hôpital, santé scolaire).

La commission des affaires sociales a adopté, à l’initiative de sa rapporteure, un amendement qui prévoit la mise en place d’un référentiel commun pour définir le contenu du « projet pour l’enfant », aujourd’hui très inégalement mis en œuvre par les départements.

Dans l’objectif de sécuriser le parcours de l’enfant placé, les sénateurs proposent que lorsque le service social à l’enfance (ASE) envisage de modifier les conditions de prise en charge d’un enfant, il en informe le juge. Si l’intérêt de l’enfant le justifie, celui-ci pourra ordonner le maintien de l’enfant dans son lieu d’accueil.

Sur proposition commune des deux rapporteurs, la commission a adopté un amendement qui prévoit qu’au-delà d’une certaine durée de placement, l’ASE examine l’opportunité d’autres mesures susceptibles de garantir la stabilité des conditions de vie de l’enfant.

Les dispositions de la proposition de loi qui limitaient la révocabilité de l’adoption simple et qui permettaient qu’un enfant déjà adopté mais devenu pupille de l’État puisse faire l’objet d’une seconde adoption plénière ont été supprimées, suivant l’avis de la commission des lois.

Afin de reconnaître la spécificité des violences endurées par les enfants victimes d’inceste, la proposition de loi reconnaît l’inceste comme une infraction pénale à part entière. Toutefois, à l’invitation du rapporteur pour avis, la commission a jugé opportun de supprimer les dispositions du texte initial érigeant l’inceste en circonstance aggravante de la peine principale. »

Certains points n’ont pas été retenus, à ce stade du débat, puisqu’ils impliquaient une réforme de l’adoption, tout comme n’ont pas été validées par le Sénat de nouvelles propositions pour parer au délaissement parental et pour inscrire l’inceste comme circonstance aggravante dans le code pénal. Je regrette ces occasions manquées. Permettez-moi ici de m’en expliquer pour les deux premiers thèmes. Je reviendrai sur celui de l’inceste ultérieurement, tout comme je me prononcerai plus en détail sur ce glissement sémantique qui s’est opéré lors de la discussion au Sénat, délaissant « la capacité de discernement » supposé à l’enfant, et privilégiant la notion de « maturité ». Sur ce point, et sans que je puisse m’y étendre outre mesure, je reste convaincu qu’il est urgent de revenir à l’idée initiale qui est de  supposer, à l’enfant et a priori, cette capacité de discernement.

S’agissant de l’adoption et des politiques prônées par cette réforme de la loi de 2007 pour l’accueil des enfants j’écrirai, comme à l’accoutumée, quelques récits de vies observées en nos Maisons pour illustrer mon propos.

Le double abandon :

Commençons par la réforme de l’adoption : le titre de ce récit de vie pourrait être « les fêtes de Noel et le lien d’origine ».

Noel reste une fête douloureuse pour ceux qui vivent l’absence de membres de leur famille.  Des cris se font entendre, comme ceux d’Ophélie*, dans les couloirs de l’institution d’accueil qui est la sienne, depuis la décision prise par le conseil de famille au sujet de  son admission au statut de pupille. Depuis deux ans, l’un de ses frères est adopté. Elle vient donc de perdre maintenant l’un de ses frères. Cela lui est insupportable, elle qui a toujours été le vilain petit canard, probablement parce qu’elle « en aurait trop dit ». Son nécessaire « besoin de dire » de l’époque du chaos familial, se le reproche-t-elle encore chaque année quelques jours avant Noel, époque du réveil en soi, qu’une fratrie, elle en a une, quels qu’aient été les événements de la vie, fratrie qu’on lui a partiellement reti- rée ? Elle vide tout de sa chambre pour déposer vêtements, objets divers, souvenirs, dans le couloir. Sa colère est sans remède, Ophélie est inconsolable. L’éducatrice préfère appeler la directrice adjointe qui la rejoint, et trouvera quelques mots d’apaisement. Ils diront l’injustice ressentie par Ophélie, le cri partagé, l’impossible à dépasser.

« Ca y est, Ophélie, tu as décidé de nous quitter ? Tu déménages ? C‘est peut-être ce qu’il faut faire, et c’est ta décision.  On se quitte ? C‘est vrai que nous ne pouvons pas tout. Mais tu as ta place ici, et si tu prends la décision de partir, tu pourras aussi revenir. »

Il nous arrive aussi parfois  de proposer le départ, de le mettre en scène, de le supposer souhaitable, non parce que nous le souhaitons, mais parce que l’envisager fait réfléchir sur la valeur du lien avec les uns et les autres de l’institution. Une occasion de faire vivre ce qui tient. Pour un temps, la colère s’apaise. Ophélie reverra-t-elle son frère adopté ? Peut-être, après sa majorité, si les deux le veulent, malgré les liens que le temps aura distendus.

Voici ce que je retire de  cette scène, au regard de ce qui fut discuté récemment au Sénat et dont je viens de vous faire part en introduction.

La proposition de loi s’intéresse à la permanence des liens. Mais quand la loi pourra-t-elle tenir compte des liens, et non des moindres, à savoir les liens fraternels ?  Les questions d’adoption sont écartées du débat parlementaire de la protection de l’enfance  parce qu’elles font l’objet d’une loi spécifique, et Ophélie ne trouvera pas encore la réponse à la situation de double abandon. Il en sera donc de même pour l’adoption simple, qui a l’avantage, et non l’inconvénient, de maintenir les liens d’origine, et qui pourrait être sollicitée plus souvent. De même aussi ne seront pas revues les conditions de révocabilité en adoption simple pour permettre une préférence faite aux conditions de permanence du lien d’éducation de l’enfant.

Je voudrais à présent m’exprimer à propos du plus grand nombre de ces jeunes qui, bien que bénéficiant d’une mesure éducative en famille d’accueil ou en institution éducative, ont passé quelques jours en famille. Pour certains, quelques heures seulement, pour d’autres quelques jours ou toutes les vacances scolaires. Un peu à l’aune de la multiplication des lieux de vie pour l’enfant de parents divorcés, les jeunes en besoin de protection peuvent se construire avec des parentalités exercées  en différents espaces. Comme pour eux, c’est la cohérence que les adultes seront capables de construire autour de l’enfant qui sera déterminante.

Les fourches caudines de la filiation :

Pour ouvrir ce nouveau chapitre, un autre récit de vie observée au sein de notre institution, que je pourrais intituler « le grandissement par l’intelligence des places ».

Marcel a intégré notre institution depuis cinq ans, tout en maintenant son lien avec « sa » famille d’accueil », comme il le souligne, famille d’accueil qui n’aurait pu garder sa place sans la collaboration avec une institution éducative. La cause des violences et de la toute puissance dans lesquelles Marcel s’est installé est bien à comprendre comme autant de violences auxquelles il a assisté, aboutissant au suicide de sa mère et à l’emprisonnement du père. Marcel mit à mal le lien à l’institution de nombreuses fois, mais l’engagement était pris, pour autant, de ne pas lâcher prise.

C’est ce travail, en belle cohérence avec la famille d’accueil, qui aura contribué à une nouvelle évolution pour Marcel. Il avait clivé en deux espaces ce qu’il vivait dans la famille d’accueil, au sein de laquelle il se comportait de mieux en mieux, et l’institution, au sein de laquelle ses progrès étaient réels, mais avec des séquences de fugues ou de passages à l’acte.

Comprenant sa vision du monde en deux pôles, et connaissant l’attache qu’il avait nouée, à la fois dans la famille d’accueil et dans l’institution qu’il ne voulait absolument pas quitter, nous décidions de  faire appel à la famille d’accueil, en soutien de l’institution pendant ces épisodes plus chaotiques.

Ainsi, en bonne articulation avec les services sociaux, la famille d’accueil et l’institution se rencontraient pour parler des différents événements, ce qui rendait furieux Marcel. Il ne supportait pas ce partage et cette cohérence des intervenants, ne voulant pas mêler les personnes si importante pour son lien affectif, le père et la mère de la famille d’accueil, à ses comportements passagers dans l’institution. La cohérence que les adultes ont bien voulu donner à leurs actions pour Marcel a, de notre point de vue, contribué à éviter le clivage qui se constituait. Aujourd’hui, il est heureux que Marcel ait pu retourner vivre dans sa famille d’accueil, et soit inscrit dans un internat scolaire. La famille d’accueil, les travailleurs sociaux et Marcel savent pouvoir compter, le cas échéant,  sur notre disponibilité en cas de difficultés.

Que penser de Marcel et de son parcours au prisme des discussions qui viennent d’avoir lieu au Sénat ? La loi s’intéresse avec raison à la sécurisation du parcours de l’enfant aux fins de lui offrir une permanence des conditions d’éducation incluant la dimension affective, essentielle. Il est donc vraiment nécessaire de donner toute la place au lien de filiation fraternel. Ce qui pose problème, chacun le sait, est la prise en compte ou non des liens d’origine de l’enfant adopté par les parents adoptants. Est-ce d’ailleurs encore le cas aujourd’hui, pour la majorité, en ce qui concerne précisément le lien de fratrie d’origine ? Pour rencontrer au sein du Conseil de Famille certains d’entre eux, je n’en suis pas certain. Les familles savent aujourd’hui devoir compter avec cette histoire, d’une manière ou d’une autre, aujourd’hui ou au temps de l’adolescence, et à la majorité. L’adoption ne peut se faire sur le dos du déni de la filiation d’origine, ni pour l’enfant, ni pour les parents. Sur le plan de la construction psychique, chacun sait que ce n’est pas souhaitable.

On ne choisit pas sa filiation, bien que lors de l’adoption on puisse choisir sa famille. C’est un montage institutionnel, au-delà de chacun, et qui garantit les places à chacun dans son histoire et sa génération. Il n’est donc pas question de choisir sa filiation.

La réalité, en fait, c’est tout de même : D’origine,  Fils de,  et devenu, par la loi et l’adoption, fils de. Ne sommes-nous vraiment pas encore prêts à faire ce pas pour tous ? N’en est-t-il pas ainsi lors des divorces et contrats de mariage lorsque les transcriptions sont faites dans le livret de famille ?

De pouvoir retrouver cette information à la majorité semble une avancée, y compris dans le cas où la mère et le père d’origine ne souhaiteraient pas renouer un lien, ce qui devrait être garanti. S’il choisissait d’en savoir plus, voire de désirer renouer des liens, le sujet devrait, certes, faire ce travail de deuil auquel il a déjà été confronté lors de l’abandon. Prendre la décision, de savoir et (ou) de renouer des liens, avec le risque de devoir faire un travail de deuil vaut mieux qu’un déni. Ainsi serait préservé pour les père et mère d’origine l’usage de leur droit d’abandon et d’accouchement sous le secret.

Dans ces conditions, élargir avant toute décision de placement chez un tiers le recours aux personnes de la famille ou connues de l’enfant et par ailleurs privilégier les conditions d’éducation, la sécurité affective et la cohérence du parcours d’éducation de l’enfant en diminuant les possibilités de déstabilisation par des parents dans l’incapacité de leurs donner, reste possible.

Il semblerait que lors des débats parlementaires l’on perde un certain systématisme qui aurait sans aucun doute marqué les pratiques et les esprits (voir d’ailleurs à ce sujet les propositions des parlementaires qui sont maintenues : constitution d’une commission, intervention du juge en cas de déplacement, projet pour l’enfant).

Dans la pratique, aujourd’hui, et autour de certaines situations parfois complexes, et nécessitant une belle articulation entre les acteurs sociaux, du soin, de l’éducatif et du pédagogique, l’on sent une réelle attention des travailleurs sociaux à la question du maintien du lien pendant la période de transition : entre famille d’accueil  et parents adoptants, en cas de passage d’une famille d’accueil à une autre, dans le cas d’un travail commun famille d’accueil et institution, mais cependant  moindre dans le cas d’une institution  vers une autre institution, comme si le lien affectif était moins en cause.

Et pourtant ce n’est pas toujours vrai, et dévalue la valeur du lien que les jeunes nouent avec leurs éducateurs. C‘est pourquoi je préfère parler de cette « bonne proximité » dans laquelle doit se nouer la relation éducative, plutôt que cette autre formulation : « bonne distance », qui a pu contribuer à une certaine déshumanisation du travail social.

Voici pour conclure quelques propositions d’accompagnement de la loi et des débats en cours que pourraient prendre les associations et les institutions pour en faire vivre le nouveau texte législatif à venir, à la lettre et dans l’esprit.

Propositions pour les associations et les institutions éducatives :

  1. S’engager sur le long terme est incontournable, avec les bénéficiaires et leurs parents, au-delà du seul temps de la mesure éducative, au sein de nos associations, après le temps de travail au sein de l’institution :

Parce que les difficultés rencontrées ont créé des fragilités qui peuvent ressurgir à un autre temps de vie, ce que nous savons.

Parce que les réponses qui ont apporté un mieux-être peuvent être mobilisées de nouveau.

Parce qu’en répondant sur la continuité, nous permettons la confiance et faisons un gain évident sur l’approche de nouvelles  difficultés.

Parce que nous évitons ainsi les ruptures et de fait, pour partie, diminuons le phénomène des rejets successifs.

Parce que le  présent a besoin de la confiance du long terme.

  1. Maintenir et élargir la sphère d’appui des liens et la permanence du lien dans une association inscrite sur le territoire :

En reconnaissant la place de ceux qui ont existé dans l’histoire de l’enfant.

En cherchant dans la famille élargie les possibles recours.

En privilégiant le lien et le maintien du lien avec la famille, la même famille d’accueil /et /ou l’institution, particulièrement pendant les temps où les difficultés ressurgissent, ou que de nouvelles naissent.

Ce dernier point trouvera des échos cliniques sur la nécessité pour certains enfants de vivre des alternances qui ne provoquent pas la rupture, mais permettent de redonner du sens au lien.

La diversification de la prise en charge permet l’adaptation par la décision de mettre en oeuvre la bonne mesure, en fonction des besoins. Mais la diversification, c’est aussi de s’appuyer sur différentes ressources en fonction de l’histoire. Mais maintenir et élargir la base des ressources relationnelles de l’enfant doit se conjuguer avec le développement de ses ressources sociales. S’il peut s’agir aussi d’initiatives propres du sujet, le développement des ressources sociales peut aussi trouver à se développer à partir des ressources et du projet associatif. Par son propre engagement sur le territoire pour ce dont elle est connue (nous sommes une association de protection de l’enfance), mais aussi par sa propre démarche transversale et non à partir de son seul objet sectoriel pour s’insérer dans la cité, démarche que l’on peut rapprocher du développement social territorial. De la sorte, le jeune et sa famille ouvrent leur champ social et apprennent la démarche collective et les valeurs associatives. Sur ce point, je me permets de renvoyer à l’approche décrite dans la dernière lettre d’information, ainsi que sur notre site Internet, par exemple, l’animation du Musée de Boulogne-sur-mer par notre association toute le 20 novembre 2014 dans le cadre de la journée internationale des droits de l’enfant. S’intéresser aux personnes, c’est s’intéresser au collectif et à la communauté à laquelle elles appartiennent.

  1. Diversifier les réponses pour les personnes :

Ce qui est fait, mais  aussi mieux les coordonner entre elles, particulièrement pour les plus en difficulté. La diversification permet aussi le passage d’une mesure à l’autre au sein d’une même association, ce qui est bénéfique à la permanence du lien, sauf en cas de difficulté particulière.

  1. Retrouver le sens des bienfaits de l’universel des mesures

En répondant aussi bien par les mesures communes que par les mesures spécifiques, inspiré des riches contributions exprimées lors du colloque « L’accès au droit : construire l’égalité », dont on pourra télécharger les actes ici. Par exemple, Il semble évident que la réponse à des carences éducatives passe aussi par la mise en oeuvre d’une bonne éducation, ce qui est commun à tous, aux côtés de mesures plus spécifiques.

 Eric Legros
 * Le prénom des personnes citées a été modifié pour le besoin de cette lettre du directeur.

Lettre du directeur #12

Voisinages : de proche en proche

Kamo, un village à 2000 mètres d’altitude, en Arménie, le long du lac Sevan.

La rencontre avec des grands-mères, dans un orphelinat, qui y sont restées après leur temps de travail en qualité d’éducatrices, parce qu’elles n’avaient pas les moyens de vivre de leur seule pension, en ces temps de guerre (entre 1992 et 1996).

Une rencontre entre elles et des cliniciens dans le cadre d’une formation. Une interprète. Des dialogues, au sujet d’enfants en difficultés, et la situation qui s’éclaire lorsque les uns et les autres, pour les comprendre, répondent à partir de contes de leurs cultures.

Retrouver le lien à la culture pour comprendre les évènements d’aujourd’hui, voici l’enseignement de ces grands-mères.

Alors, en 1992, Sonia Arslanian devint « éducatrice/grand-mère » en nos maisons. Le raisin est un fruit cher aux Arméniens. Une coupe de raisin de la vigne de Sonia, située au cœur de la cour de ferme d’au sein de laquelle Sonia a travaillé, fut posée sur le piano que fit sonné Arhur Aharonian aux côtés du violoniste Haik Davtian, le jour de l’ouverture de la saison culturelle.

De nouveau, des anciens investissent des lieux patrimoniaux de l’association ou dans la formation.

Les grands-mères sont de retour !!!

Le tissu institutionnel de la filiation se déploie.

Autre voisinage, temporel

Cent ans après, sur notre territoire, de nombreuses expositions et travaux patrimoniaux sont présentés autour de la grande guerre.

C’est donc l’occasion de citer Davoine et Gaudillière, et d’entendre ce qu’ils disent des effets des catastrophes, lorsque l’autre défaille :

Ce sont les petits fils ou arrière-petit-fils de ce temps-là qui sont chez nous et je ne sais que dire de l’effet en eux et dans ce fil intergénérationnel de cette catastrophe de l’humanité. Il y faudrait du temps et un travail biographique.

Pour autant, c’est aussi de catastrophe sociale et subjective qu’il s’agit lorsque l’autre, mon père, ma mère, cet autre de confiance et au cœur de ma constitution subjective, ne trouve pas sa place dans l’utilité sociale, et d’abord dans le travail.

Ce que j’ai appris, pour pouvoir l’échanger contre une capacité d’autonomie, je ne peux en donner le service dans la société, ce qui m’annule et m’absente du besoin social, et me rend impossible l’accès à l’autonomie, et à la jouissance qui s’y lie. Le contrat social devient inique (lire sur ce même thème le nouvel ouvrage de la psychanalyste Claude Halmos).

De ces voisinages, qu’en tirer pour le travail de l’éducateur?

Autre voisinage, en Soi et avec l’Autre

Voici une scène de la vie quotidienne pour l’illustrer.

Un matin du mois dernier, je m’invite au petit déjeuner à la maison du cirque et du théâtre. Une éducatrice porte sur ses genoux et entoure de ses bras Ophélie*, comme une mère bienveillante, en ce temps si précieux du réveil et de la levée du jour : sortie des rêves et de la nuit, nouvelle entrée dans une réalité qui en devient apaisante.

Temps précieux de passage pour se trouver soi dans les bras d’une autre.

Devant ce tableau vivant d’une grande beauté toute ordinaire, je suis invité au dialogue par le personnage « petite fille ». Voici comment nous glissons dans un autre temps, celui du « passé-présent » :

O : « Monsieur, pourrais-je revoir mon grand frère ?

Dr : Oui bien sûr. Mais pourquoi cette question ?

O : Parce qu’ici on me dit que je ne pourrai pas.

Dr : Oui bien sûr vous pourrez le voir. Il faudra étudier les conditions, mais c’est un droit qui vous appartient. Dites-moi Ophélie, rappelez-moi votre mère ? Votre père ?

O : Mon père est décédé juste après ma naissance, et ma mère lorsque j’avais 6 ans, puis j’ai été accueillie dans une famille d’accueil. »

Pendant ce temps, Ophélie se blottissait dans les bras généreux de l’éducatrice.

Dr : « Vous vous rappelez de votre mère et de votre père ? Avez-vous des photos ? Quels souvenirs avez-vous de votre mère ?

O : Oui j’en ai encore. »

Et l’éducatrice de dire tout l’amour qu’elle a reçu de sa mère, ce qui est confirmé par les référents sociaux.

Dr : « Alors elle vous a donné de quoi grandir. C‘est formidable d’ailleurs de vous voir si bien grandir en nos maisons. Vous vous sentez bien ici ?

O : Oui, mais j’aimerais bien revoir mon grand frère.

Dr : Lorsque vous l’aurez au téléphone, proposez-lui d’écrire alors à la référente ou de m’appeler ».

De plus en plus lové dans les bras de l’éducatrice, elle reçoit la tendresse d’une mère et les paroles qui font vivre la sienne dans le lien d’amour qu’elle vit pleinement dans ce temps « passé-présent ».

Ce n’est plus l’absence de la mère qu’évoque le tableau, mais bien l’amour d’une mère et d’une fille, amour donné et accepté par l’une et l’autre, accompagné des mots qui permettent le lien au-delà du temps.

Véritables retrouvailles dans la vivacité de l’amour de cette « mère de présent », l’éducatrice.

Le terme « Mère de substitution » semble moins convenir, puisqu’il n’y a pas de substitution de sa mère à une autre, mais bien un lien entre ces deux femmes, initié par O. C’est O qui fabrique ce lien, c’est en elle qu’il existe.

Le visiteur du matin se retire alors qu’O prépare son petit déjeuner, à la fois « présente et ailleurs », dans cette atmosphère du matin, phase d’éveil si l’en est.

O, comme d’autres, se sent bien dans cette maison bien ordinaire.

Ré-humaniser le travail social

C‘est à partir de cette « brève de maison des enfants de la culture » que nous pouvons ainsi revitaliser le travail de l’éducateur, le ré-humaniser, comme nous le propose Jean Paul Delevoye, Président du Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE).

Nous y trouvons présente la confiance du lien affectif, la présence de l’éducatrice en fonction symbolique, une jeune au travail de sa filiation, un répondant-témoin, pourrait-on dire, en place de tiers et qui prend place d’occasion de parole dans ce tableau « allant-devenant vivant ».

Que faire des catastrophes, qu’elles soient familiales ou sociétales – et nous voyons bien, à travers cet exemple, qu’elles sont souvent familiales, parce que sociales –, si ce n’est de leur donner une occasion de se dire, d’accepter d’en être le témoin bienveillant, d’accompagner une élaboration silencieuse qui permet d’apaiser la douleur de l’absence ? Et pour cela, il y faut bien un peu d’empathie de l’éducatrice à la situation vécue de la jeune fille, de l‘amour filial.

Ce sont la qualité de la présence de l’éducatrice « à elle-même et à cette jeune fille » et la parole sous forme de conversation portée par les uns et les autres qui donnent et ouvrent sur la possibilité d’un lien renouvelé au monde.

Il me faudra revenir sur cette qualité de présence à soi et à l’autre, condition d’un accueil de la parole d’autrui, qui libère la parole dans sa capacité d’invention et de retenue.

Ce tableau vivant est en soi un temps éminemment culturel, parce qu’il est un temps de filiation, et parce que la filiation est ce qui fonde la culture, en ces interdits reconnus comme « faits de parole », interdits d’inceste et de meurtre, qui donnent à chacun sa place dans sa filiation et dans la communauté.

Les mots autour de l’absence, expérience forte d’un espace symbolique, la mort d’un proche, qui renvoie au réel de la vie et à la mort et touche le biologique, et l’imaginaire d’une situation, où l’on accepte de prendre l’un pour un Autre.

Cette valse en trois temps créé le mouvement de la vie pour notre espèce parlante.

Nous sommes aussi ici dans la proximité de notre définition de ce qu’est l’homme en ses trois dimensions : subjective, sociale et imaginaire ou bien de celle d’Edgar Morin qui allie biologie, anthropologie et social.

Devenir compagnon des sublimations

Ré-humaniser et repenser le travail social en le réinterprétant comme fait de culture, voilà le sillon qui se trace en nos maisons.

L’on pourrait penser qu’il s’agit ici du seul travail remarquable d’une éducatrice et d’un jeune, désarticulé du lieu institutionnel, et exceptionnel.

Je pense qu’il n’en est rien.

C’est l’institution, si l’on veut l’entendre comme l’Institution de l’humain dans l’espèce parlante, dans laquelle se greffe cette humanisation.

Le travail social doit retrouver le sens dans ce qui fonde la culture.

Ces évènements en forme d’avènements ne sauraient prendre naissance en n’importe laquelle des circonstances. N’aurait-on d’ailleurs, en de nombreux lieux d’éducation ou de soin, renvoyer la question de cette jeune fille vers le référent social ou vers le psy, à qui l’on prête le pouvoir disproportionné de savoir répondre à toutes ses impasses ?

Alors, lorsqu’il s’agit d’un jeune, il est plus facile de lui indiquer la route vers un autre plutôt que d’accepter le voyage dans ses propres pensées pour aller y entendre la proximité des affects souffrants auxquels le vécu de l’enfant renvoie.

C’est ce que ne fit pas l’éducatrice.

Willy Barral, compagnon de route pendant plus de 20 ans, aimait à penser le travail de l’éducateur en qualité de « contaminateur de culture ». Aujourd’hui, je vais préférer celle voisine de Dolto qui le fait « compagnon des sublimations ».

 Eric Legros

* Le prénom de la personne citée a été modifié pour le besoin de cette lettre du directeur.

Lettre du directeur #11

« Le regard d’un autre »*.

Nous savons toute la valeur d’un premier regard, de celui de chaque matin, et à chaque rencontre. Pour des raisons qui nous échappent, la petite Laurence, âgée de 11 ans, ne rêvait que d’une chose : retrouver l’éducatrice du camp de l’été dernier, éducatrice par intermittence pendant les périodes de vacances scolaires. «Je veux aller avec Zoé», ne cesse t-elle de répéter lors de l’organisation de celles du printemps. Ca y est. Son rêve s’est réalisé : Laurence retrouve Zoé et Zoé Laurence. La fête des retrouvailles, quoi !!! Et Laurence heureuse de montrer tout ce qu’elle sait faire aujourd’hui : de la danse HIP HOP. Elle en invente même une nouvelle discipline, le HIP HOP dans l’eau de mer ! (Voir sur notre site). L’éducatrice est époustouflée des progrès effectués par Laurence, de sa capacité à vivre avec les autres, de l’acquisition de ses nouvelles compétences en danse, de son plaisir de vivre. Un vrai bonheur. Oh, le séjour n’a pas été sans conflits !!
Ce regard compte.

Corine Mariennau vient animer une nouvelle masterclasse à la maison des enfants de la musique. Trois jours intensifs de travail musical, de mise en place des compositions produites, de partage. C’était un peu long, paraît-il, mais la classe a tenu jusqu’à la fin. Le chef de service est lui même tellement étonné :
«C’était comme dans une académie de musique, ni plus ni moins.» Corine a mesuré les progrès, conseillé quelques arrangements, demandé de la rigueur. Son regard exigeant et sans complaisance, aimant et convaincu des bienfaits de ces pratiques artistiques, vient assurer chacun, lui donner la bonne place dans le collectif, ouvrir des perspectives à d’autres apprentissages.
Ce regard compte.

Lorsque Dominique dit à son collège qu’il est inscrit à la maison des enfants du cirque ou à la maison des découvreurs, le regard du professeur interroge. La place de l’institution dans la cité est une préoccupation incontournable.
Et d’autres encore dit «extérieurs», d’autres regards de compagnons de route de ce projet, continuent de nourrir, par la formation, par les ateliers scientifiques ou sportifs, par leurs investissements épisodiques, pour ces 110 jeunes et futurs adultes, le désir de grandir et de vivre ensemble.
En nos maisons, tous les matins, après une nuit calme ou agitée, le regard de l’éducateur compte.

Trois jeunes reviennent d’un séjour itinérances. La séparation avec la famille a été de 110 jours. Au cours d’entretien sur place, au Maroc, chacun mesure la distance, l’éprouve, la pense. Nous évoquons les évènements qui ont été à l’origine de coups durs, le risque de rupture avec le seul lien familial restant, l’exclusion scolaire ou les difficultés à élaborer un projet. Eloigné des ports d’attache, à la découverte d’une autre culture, dans des conditions sommaires, et en sécurité avec leurs deux éducateurs, c’est le temps pour chacun de la déconstruction apaisée.
Un autre regard sur leur vie peut émerger.

Ainsi, en plein coeur des campagnes marocaines, au calme, le dépaysement psychique permet de se souvenir et d’élaborer. Nous sommes alors non, soit dans le passé ou le présent, mais à la fois dans le passé et le présent.
Au directeur venu ici accompagner ce travail d’élaboration, il est toujours question, depuis 11 années d’existence de ce programme «Itinérances», de lui témoigner «de ce que l’on vit» en comparant, et non seulement dire, les différences, mais dire les éprouvés.(et l’éprouvé d’exclusion peut alors se dire, dans le présent.)
Rares sont les occasions de vie ou il est possible de se retirer pendant 110 jours, sans retour possible.
Ce temps est nécessaire et précieux pour pouvoir renouveler son regard sur l’avenir de soi.

Le retour est toujours un moment complexe : heureux de se retrouver et prêts à montrer combien «ils ont changé», mais avec une réelle inquiétude : quels regards va-t-on porter sur eux ? Va-t-on les faire retomber dans ce passé un peu chaotique qui a précédé ce voyage initiatique et, de leurs côtés, vont-ils pouvoir prendre la liberté de se présenter «autre» ?
Pour l’un d’entre eux, c’était l’emprise d’une mère, l’emprise qu’elle a, et surtout l’emprise qu’elle a en lui, par lui, dont il s’agissait de se déprendre avant de partir.
Comme souvent en ce cas, dans ces relations fusionnelles, on en était arrivés à la violence et aux mains. Pendant ces trois mois, Jean a écrit et lu, et pour lui, c’est nouveau. Les phrases et les mots sont choisis et énoncés selon un rythme lent, droit dans les yeux, et mis en tension par des «vous comprenez monsieur?».
Je l’imagine, et cela sera confirmé par les éducateurs, Jean «est en lecture» comme «il est en parole» dans cette rencontre : rares sont les jeunes qui m’ont fait autant impression quant au travail d’élaboration accompli pour, précisément, «se mettre en chemin de penser.»
Pour ce retour, le regard bienveillant renouvelé de la mère et de l’éducateur a été essentiel.

Notre responsabilité est engagée dès notre première rencontre, dès notre premier regard. Si nous cherchons la répétition du passé, c’est certain, on la trouve. Et c’est la rechute.
Si l’on accepte, en soi, de faire de chaque rencontre un événement, alors un avènement pour un avenir renouvelé devient possible pour ceux qui croisent leur regard.

Eric Legros

* Les prénoms des personnes citées ont été modifiés pour le besoin de cette lettre du directeur.

Lettre du directeur #10

Madame, Monsieur,
Chers collègues, chers amis,

La parole de l’enfant et le développement de « l’aptitude culturelle ».

Le Défenseur des droits et la Défenseure des enfants viennent de remettre au Président de la République le rapport annuel sur le thème de la parole de l’enfant en justice.
Le rapport est d’ailleurs téléchargeable sur ce lien.
Il est toujours utile de rappeler l’article 12 de la convention internationale des enfants.

Article 12 1. Les Etats parties garantissent à l’enfant qui est capable de discernement le droit d’exprimer librement son opinion sur toute question l’intéressant, les opinions de l’enfant étant dûment prises en considération eu égard à son âge et à son degré de maturité. 2. A cette fin, on donnera notamment à l’enfant la possibilité d’être entendu dans toute procédure judiciaire ou administrative l’intéressant, soit directement, soit par l’intermédiaire d’un représentant ou d’une organisation approprié, de façon compatible avec les règles de procédure de la législation nationale.*

Le même jour, lors d’une rencontre organisée par l’URIOPSS du Nord pas de Calais avec l’ANESM autour des bonnes pratiques, s’engage une discussion sur la place du jeune et de sa parole dans le dispositif de chacun des établissements, selon les rencontres, les lieux, les réunions formelles ou informelles.

La convention internationale, qui s’impose à tous, est claire. Comme citée plus haut : « Les états garantissent à l’enfant le droit de s’exprimer… ».

Ce droit semble être acquis pour chacun des participants à cette rencontre.

Cependant, une discussion s’engage sur les modalités pratiques d’application et la place donnée à la parole de l’enfant dans chaque dispositif. Elles diffèrent selon les associations ou services, ce qui est compréhensible, mais très vite, le problème posé se caricature en une forme réductrice : y aurait-il (ou pas) à tout dire à l’enfant ? Or, chacun l’admettra, « tout dire » ou ne « rien dire », cela ne veut évidemment « rien …dire ».

Pour autant, le champ est ainsi ouvert à la justification pour préserver des espaces à « l’entre soi éducatif ».

Puisque l’on ne saurait tout dire, l’on justifie ainsi le « ne pas dire » et choisissons d’exclure du lieu de parole le sujet même qui est concerné… Une réunion de parole sans sujet.

De quelles paroles faudrait-il donc préserver le sujet ? Ce que nous-mêmes pourrions en dire ? Ce que nous mêmes n’assumerions de lui dire ?

Lorsque la question est posée, nous n’obtenons pas ou peu de réponses. C’est donc qu’il y a aussi, à cet endroit, des résistances avec lesquelles nous devons compter et tenter de les dépasser.

C’est d’ailleurs ce que nous essayons de faire, en écrivant dans notre projet éducatif : « Il n’y a rien que l’on ne saurait dire au sujet d’un enfant que nous ne saurions lui dire en sa présence ». Pourquoi ? Parce que « dire en présence de l’enfant ou du jeune » nous oblige. Elle nous oblige à la « distinction », qu’il vous plaira d’entendre ici en ses différents sens, dont celui de la séparation et de l’élégance. Ils nous permettent un pas du côté du symbolique et de l’éthique. Oui, la présence de l’Autre nous oblige.

Mais il est vrai que le danger n’est pas seulement que l’enfant soit là ou pas là. Au fond, présent ou non présent – et l’on a vu plus haut que nous préférions sa présence –, il s’agit d’interroger la place subjective que nous donnons à l’enfant, dans notre psyché.

« L’absenter » de la rencontre, c’est trop souvent « l’absenter de nous-mêmes », avec plusieurs conséquences, d’ailleurs, et l’une d’elles en particulier, que l’on constate encore dans ce que nous appellerons pudiquement des facilités de langage peu conforme avec l’éthique de notre métier.

L’enfant ou l’adolescent « absenté », en réunion ou en nous-mêmes, devient l’enfant « instrumentalisé ». Le sujet à entendre devient l’objet, alors, de nos observations, de nos évaluations, voire de toutes autres bonnes ou mauvaises pratiques.

Et ainsi, que valent-elles?

Que valent-elles aussi, ces réunions, lorsqu’il s’agit de « les préparer » avant qu’une autre puisse être organisée avec le sujet ?

Si je me déplace du côté de cet enfant, je pourrai dire : Oui bien sûr, je vais être entendu, écouté, avec attention et bienveillance, mais je ne serai pas là pendant le temps d’élaboration, et des réunions auront été faites avec l’intention que je n’y sois pas.

De fait l’opération a réussi, puisque n’étant pas là pendant le temps d’élaboration, ce savoir qui aura été construit sans ma présence me sera juste communiqué, auquel je pourrai cependant répondre, certes, mais dans lequel « je ne serai pas ».

Dans notre travail, ce qui compte, est de permettre au jeune accueilli et (ou) suivi, de produire des significations. Produire des significations – non soit les recevoir, soit se positionner ou les contredire – : oui, produire des significations, car c’est ainsi que peut se produire de la transformation relationnelle. Et la réunion, au sujet d’un jeune, enfant ou adolescent, nécessite sa présence, parce que c’est un lieu de travail, de construction, de fabrique de représentations. Ce n’est pas qu’un lieu pour recevoir la parole des adultes.
Nous devons donc entendre le travail proposé dans le rapport du Défenseur des droits et de la Défenseure des enfants lorsqu’ils recommandent de supposer a priori le discernement de l’enfant. Cette notion de capacité de discernement était jusqu’à maintenant trop entendue pour la lui supposer non acquise.
Or l’expérience que nous menons dans certaines institutions, ou celle qui est faite régulièrement au sein des conseils de famille (en associant des enfants pupilles – parfois très jeunes (5ans) à la démarche de filiation), ces expériences démontrent qu’il est urgent de donner aux enfants toute leur juste place en ces lieux.
Nous ne saurions mieux tenter de faire comprendre notre démarche de culture au sein de l’association « Les Maisons des Enfants de la Côte d’Opale » en resituant son action:
D’ une part et en accord avec ce que nous venons d’exprimer dans la lignée du rapport du Défenseur des droits autour de la capacité à se représenter soi, dans le monde, à élaborer sur le sens de sa vie, à dialoguer.
Et d’autre part en reprenant à notre compte cette proposition d’August Aichhorn, formulée dans une conférence donnée en 1926, lorsqu’il donne à l’éducation l’objectif suivant : « Développer et donner l’aptitude culturelle ». Il s’agit bien ici, autour de la parole, de développer l’aptitude culturelle.
Nous y reviendrons prochainement.

Eric Legros, directeur.

 

 

Lettre du directeur #9

Madame, Monsieur,
Chers collègues, chers amis,

Notre thématique annuelle : « La valeur »

Quelques mots d’ouverture……

Sans qu’il ne s’agisse ici de s’y limiter, nous vous proposons deux angles d’attaque pour nourrir le thème de la saison culturelle : la valeur des mots et la valeur du droit.
S’intéresser à « La valeur des mots », dans l’acte de parole ou par écrit, c‘est se centrer sur le cœur des processus humains. Nous en faisons même, de l’usage des mots, de la parole et des écrits, le premier support de la rencontre, comme dans toutes rencontres humaines, et le premier support de notre métier, l’éducation.
Mais quelle valeur donnons-nous à la parole et aux écrits lors de cette rencontre ? Quelle valeur donnons nous à la parole de l’enfant, de l’adolescent, à la nôtre, à celle de ses parents ? Quelle place lui donnons nous lors de notre écoute ? De quelle place l’écoutons nous ?
La parole est tissée au cœur de notre humanité et fait la spécificité de l’espèce. C’est pourquoi aussi son usage auprès d’un enfant ou adolescent revêt tant d’importance. Elle mérite que nous y consacrions toute notre attention, pour soi et pour autrui.
Il n’est pas si lointain le temps où l’on pensait que les bébés n’étaient pas sensibles à la parole !! Non seulement ils y sont sensibles, mais le langage est une condition de leur développement harmonieux. Dans les années 1970, lorsque certains d’entre nous étaient en école d’éducateur, nous étudions le livre relatant l’expérience de la pouponnière de Loczy, en Hongrie, au sein de laquelle les puéricultrices avaient la consigne de s’adresser au bébé en relatant les soins qu’elles prodiguaient. Et cette expérience apparaissait novatrice. C’était aussi les temps des premiers travaux connus de Tomatis sur la communication intra utérine. Encore en 1991, dans les pays de l’ex union soviétique, des bébés étaient abandonnés à eux mêmes qui peu à peu s’absentaient de notre monde en se recroquevillant dans des attitudes stéréotypés que nous gardons définitivement en mémoire. Tous ces travaux sont donc récents et je ne suis pas certain que nous en ayons suffisamment pris la mesure dans notre travail. Cette attention particulière de cette année sur la valeur nous y invite.

« Il n’est rien que nous ne pourrions dire au sujet d’un jeune que nous ne saurions lui adresser en sa présence »

Vous nous entendez parfois rappeler cette règle fondamentale de notre association et sa traduction dans les faits qui est que chaque futur adulte doit systématiquement être invité à ces réunions (les exceptions doivent être rares et justifiées.)
Pourquoi cette règle ? Précisément pour donner tous leurs poids et leurs valeurs aux mots, (et aux écrits) que nous utilisons en évoquant le parcours d’évolution d’un jeune. La présence réelle de la personne nous oblige, est une invitation au respect, permet l’interpellation, ouvre au contradictoire.
Cette parole engage.
Et puis ,que savons nous d’une personne si ce n’est ce qu’elle a bien voulu nous confier ?

Il est donc utile aujourd’hui de revenir et de questionner au sujet des mots choisis à l’adresse des jeunes qui nous sont confiés, de se pencher sur certains écrits et d’interroger certaines de nos paroles. Nous le ferons parfois systématiquement et d’autres fois, à l’occasion d’un écrit que nous reprendrons avec les auteurs. Des rencontres, éventuellement dites de formations, seront aussi proposées pour essayer d’en prendre toute la portée.

Nous essaierons aussi de nourrir notre fil conducteur de la valeur du droit dans les processus d’humanisation. « Cet enfant est Sujet de droit » nous rappelait souvent W.Barral, qui nous a quitté il y a quelques mois, en évoquant le parcours de ces jeunes, dans un siècle qui développe le droit des enfants au sein des états et à l’international.
Qu’en est il de la place et de la valeur que nous donnons au droit et à la loi, dans notre pratique ? Comment associons nous les jeunes à l’intelligence de la loi, loi orale, loi écrite ? En quoi la loi structure t-elle la personne et l’humanité ?

Scientifiques et autres chercheurs en sciences humaines du conseil scientifique, ou ceux que nous accueillerons pour l’occasion, viendront nourrir aussi cette thématique : quid de la valeur en météorologie, en sciences physiques, en archéologie, en mathématiques, en sociologie, en psychologie, en éducation, etc… ?

Et en premier lieu, des jeunes et des adultes de l’association seront interviewés par François Roy sur ce thème de la valeur pour la structuration du spectacle de fin d’année. Nous essaierons de revenir aussi sur le recueil de ces paroles.
Comme les deux années précédentes, la philosophie, avec Bernardino Torres, était à l’honneur pour introduire ces travaux.
(Pour l’écouter, vous trouverez le lien dans la colonne de droite)

Nous vous laissons découvrir le programme de la saison culturel, édité mois pas par mois, en le téléchargeant et en suivant ce lien….. .
Il sera complété par l’une ou l’autre des surprises que des rencontres pourront nous offrir.
Bonne saison culturelle à tous et merci à nos invités, artistes, conférenciers, scientifiques, qui contribueront à faire de cette association un « haut lieu de culture » ,ce à quoi ces jeunes enfants et adolescents ont droit..

Eric Legros

Lettre du directeur #8

Madame, Monsieur,
Chers collègues, chers amis,

« Tout en mesure »

Après le thème du temps, c’est la Mesure que notre association s’est donnée comme fil conducteur de sa saison culturelle.
Les ateliers artistiques en : danse, cirque, musique, théâtre, sport, bien-être, photographie et arts plastiques, l’ont décliné tout au long de l’année. Les partenariats avec la Fondation SEED, la Musée de la Fondation Schlumberger et celui, naissant avec l’Institut National de Recherches en Archéologie Préventive nous ont permis des sensibilisations à la science physique, à la muséographie et à l’archéologie.
Les « Journées d’Enfance » et le spectacle présenté par les jeunes le 3 juillet ayant pour titre : « A la recherche de la mesure perdue » viendront clôturer les travaux de l’année.
Parallèlement, des adolescents sont allés à la rencontre d’autres cultures au Burkina Faso et en Inde, et nous ramèneront quelques instruments de mesure. Des empreintes de gravures rupestres des falaises de Bobo Dioulasso seront présentées lors du colloque du 28 juin, à l’ULCO de Boulogne-Sur-Mer.

Ce colloque vise plusieurs objectifs :
Il s’agit d’abord de faire de notre réflexion annuelle au sein de l’université, l’occasion d’une ouverture culturelle sur le thème pour chacun des membres de l’association. Le croisement des approches est ici recherché aux fins que chacun puissent se décrisper de ses propres points de repères et accéder à une pensée incluant les différents aspects de la recherche en cours sur cette thématique.
C‘est à partir de cette ouverture que nous pouvons espérer modifier nos propres représentations des dynamiques personnelles des jeunes qui nous sont confiés, et ce faisant, nourrir notre propre regard de ceux proposés par les autres disciplines.
Cet aspect est essentiel, et je devrai plutôt dire « existentiel », tant nous ne sommes pas les derniers à être pris au piège de raccourcis stigmatisant peu propices au déplacement même que nous espérons d’autrui. C’est la rencontre avec autrui, son regard, et cette perspective de la rencontre, qui donne consistance au sentiment d’existence et un avenir au futur adulte.
Certes, nous sommes aussi parfois pris par le découragement de la répétition. Mais notre obligation éthique reste de ne pas se laisser prendre à l’endroit de ce que parfois les jeunes nous montrent, pour ne pas précisément les y assigner. Nous devons l’entendre comme une grimace de l’être, un masque pour ne pas dire.
En l’occurrence du point de vue de notre place d’éducateur, prendre la bonne mesure serait plus de tenir compte du mouvement de l’être plutôt que celle de l’identité, plus le chemin à parcourir que le stationnement, plus la capacité à apprendre à être que le bilan des compétences.

Notre colloque annuel doit aussi permette à nos concitoyens de mieux connaître les objectifs poursuivis par notre association. L’accueil à l’université, en cœur de ville, est donc tout à fait symbolique sur deux points : l’invitation faite à tous de contribuer à cette action de recherche et de s’enrichir de nouvelles connaissances croisées ; et le faire au cœur de la ville, pour en faire une question centrale. Sortir des marges, comme l’an dernier, et faire de la cause de ces enfants celle de tous, est indispensable et est le juste retour à la fois de notre engagement personnel et collectif, et de l’investissement des financements publics.

Nous introduirons ce colloque par une immersion au sein de « la mesure d’assistance éducative », reprise dans l’article 375 du Code Civil, au fondement de l’intervention de l’association auprès des jeunes accueillis et de leurs familles. Il y sera nécessairement question de la… « mesure de la mesure » de l’assistance éducative en ses aspects éducatifs, pédagogiques, thérapeutiques, économiques.
La mesure est entendue ici comme prescription d’intervention éducative au regard des besoins des enfants, pour rendre justice. Nous verrons aussi plus loin qu’elle le sera aussi en termes d’évaluation et de quantification.
Ces interventions éducatives ont leurs limites, dans le temps et dans le contenu, le temps, sous une forme précise, trois mois, six mois, un an, mais avec suffisamment de latitude pour en définir le contenu au sein de chaque association ou collectivité. Notre association s’y est appuyée pour investir l’espace de la culture.
Nous pourrons aussi épiloguer sur les limites, sans lesquelles la mesure n’est pas connue, sans lesquelles, doit-on ajouter, pour la « fabrique de l’humain », notre sentiment d’être soi différencié d’autrui est brouillé. Du coup, un certain nombre d’utilisation dans le jargon professionnel font flores : « sans limites », « hors limites », « borderline », qui désignent autant de comportements « a » normaux, de relations au monde acceptant plus ou moins les normes, de conduites à risques, plus ou moins dangereuses pour soi ou pour autrui, de rapports transgressifs à la loi des échanges humains. Etre dedans, dehors, sur la ligne – mais on y est jamais tout à fait – n’est pas sans conséquence, non seulement d’un point de vue spatio-temporel, mais aussi sur la « place » que l’on occupe dans la relation à autrui.
Nous savons que la loi, cette limite pour l’homme, n’a de sens qu’adjointe au libre arbitre acquis par chacun et ouvre sur le sens, sans laquelle il n’est pas.

Nombreuses de ces attitudes et relations d’être au monde sont à comprendre autour de la capacité ou de la carence de l’environnement à avoir pu « transmettre les limites ». Les conséquences en sont plus ou moins lourdes pour la personne de l’enfant, pouvant aller de la difficulté originelle d’exister en tant que sujet différencié jusqu’à provoquer des blocages dans les apprentissages et autres symbolisations. C’est tout le chemin de « l’amour à la pensée » qui est alors semé d’embûches.

Mais transmettre la limite, c’est quoi ?

Transmettre la limite, c’est d’abord donner de l’amour, sous forme de don de soins du corps, de plaisirs rencontrés, de sécurité, de relation, de mots. Ce sont d’ailleurs « les mots d’amour » qui donnent toute leur valeur à ces soins, valeur de communication et d’entrée dans le monde de la représentation. Mais c’est aussi, conjointement, ne pas « tout y répondre », attitude pensée comme une mesure bienveillante indispensable à l’être humain pour développer ses capacités et devenir aussi sa propre ressource.
Le don d’amour est alors ici le retrait donné par amour. Il n’y a d’intégration de limites que par le retrait de la mère et sa désadaptation aux besoins de bébé. Tout le monde sait cela maintenant, mais tenir cette place ne va pas de soi dans cette société de libérale consommation et d’acquisitions possibles sans limite. Sans cette attitude bienveillante de don de retrait, l’accession à la pensée est compromise.

Autre repères à partir de situations cliniques : lorsque nous proposons des séjours à l’étranger, et plus particulièrement au Burkina Faso, ce que disent les adolescents que nous questionnons sur ce qu’ils sont capables d’endurer au Burkina, est : « Mais on n’a pas le choix d’accepter ou de ne pas accepter. » Je pense particulièrement à l’attitude de S. et sa jubilation non feinte que je ressens dans ses propos à me le signaler, presque joyeux de me dire qu’il ne peut se soustraire à sa situation, à son environnement, fait de trop de chaleur, d’inconnus et autres désagréments.
Je pense aussi à G. qui souhaite me dire rapidement la très grande volonté qui serait la sienne à prendre des décisions pour lui-même et pour son avenir, pensée associée lors de notre entretien à ce sentiment de ne pouvoir se soustraire, qu’il découvre en Afrique. Cette capacité de décider pour soi, de prendre toute la mesure, de prendre « la bonne mesure » s’appuierai donc sur l’incapacité à ne pouvoir se soustraire à une situation environnementale difficile et à pouvoir l’endurer (et précisément : en durée). Exister (sortir de) ne serait possible que sous le sentiment de ne pouvoir s’échapper.
G. me semble aussi particulièrement juste avec lui – même lorsqu’il associe, toujours dans cet entretien, d’une part la prise de décision pour l’avenir : « je vais faire mécanique et retourner à l’école pour apprendre » et d’autre part, qui prend la décision de dire à sa mère : « cela suffit !! » sur un ton ferme, fort, et presque énervé. « Je ne suis pas son chéri, elle me dit toujours que je suis son chéri. Je vais lui dire que je ne suis plus son bébé. » La situation incontournable qu’il doit vivre en Afrique et l’absence de la mère, lui permettent d’abord l’accès à cette pensée, puis d’accepter la frustration de ne plus être son chéri et son bébé, qu’il sait aussi inadapté à son âge, et lui permet de découvrir les bénéfices et le plaisir de se passer d’elle et de grandir. Il s’agit bien d’une épreuve initiatique dont l’objet est toujours le passage d’un état à un autre et la castration donnée à un sujet, sous la forme de rituel, de ne pouvoir revenir aux origines. Mon hypothèse, ici, est que ce « ne pouvoir se soustraire », c’est le : ne pas se soustraire de la loi.
Nous retombons sur nos pieds, si je puis dire : le libre arbitre est la condition d’accès à la loi et à son sens, qui n’est possible que par le passage de vivre l’expérience de ne pouvoir s’y soustraire.

Le futur adulte qu’est devenu aujourd’hui G. est capable de prendre la bonne mesure éducative pour lui-même. De ce fait, la mesure éducative peut prendre fin. Je lui demandais quelques jours plus tard de prendre la décision de partir, ce qu’il fera, tout étonné que nous l’acceptions, nous, sa mère et les agents du Conseil Général.

Ces deux parcours confirment aussi l’hypothèse de Winnicott de retenir comme étape fondamentale de la construction psychique et de la naissance de la subjectivité : « la capacité d’être seul avec un Autre, en l’absence d’autrui ».
Les conduites à risques, évoquées tout à l’heure, m’ont souvent amené à cette pensée : « Ils ne se pensent pas mortels ; ils ne savent pas qu’ils sont vivants ».
Dans le cadre d’itinérances, ce programme initiatique proposé à des adolescents, il est permis à ces jeunes de vivre le sentiment de solitude et de singularité. Il me paraît inaugurer la capacité à se savoir mortel, sentiment proche du sentiment d’abandon, et par suite, à apprendre à savoir compter sur soi et sa propre force vitale.
Telle celle quelques secondes avant de se jeter dans le vide de 30 000m de hauteur, ces véritables épreuves initiatiques (preuve et mesure) donnent la capacité d’éprouver (se révéler à soi-même ses propres capacités) et de ressentir.

Programme du colloque :

A la suite de Noël Quéré, président de notre association, Marc-Alain Ouaknin, qui se définit comme un musicologue des langues, proposera de nous faire entendre les glissements sémantiques auxquels nous convient les racines du mot « mesure ».

La transition sera tranquille avec Jean Paul Demoule qui retournera en jeunesse autour de ses premières fouilles importantes en Roumanie. Comment mesurer des amoncellements de vestiges ? Retour sur la fouille archéologique qui l’a lancée au tout début de sa carrière. Ceci nous amènera à la présentation par un éducateur de l’association de sa découverte de gravures rupestres au Burkina Faso, empreintes réalisées avec les jeunes du Centre de Jour et du projet Itinérances.

Nous entendrons Fleur Guy, géographe, décrire comment désormais il peut être possible de mesurer et de comprendre le rapport à l’espace des adolescents placés en institution. Cette question de la mobilité et de l’ancrage sera aussi le thème d’Arnaud Le Marchand, historien, qui zoomera sur les enfants travailleurs clandestins dans les territoires portuaires : combien sont-ils ? Mesurer le nombre de ces invisibles peut-il leur rendre leur dignité ou, au contraire, renforcer leur oppression ?

Il sera aussi question du refus de mesurer pour ne pas mettre en visibilité des phénomènes que l’on préfère ingérables, avec Gérard Lopez et autour de son livre Enfants violés et violentés, le scandale ignoré : qui sait qu’un enfant (ou plus !) meurt tous les jours sous les coups de ses parents ? Les droits des enfants, comment l’Etat en parle-t-il ? Claire Oger, enseignante-chercheuse spécialisée en analyse du discours, reviendra sur les usages discursifs du terme « mesure » dans le texte rédigé par le Collège des Droits de l’Enfant, cette instance supérieure chargée de conseiller les pouvoirs législatif et exécutif.

Toujours préoccupés par la mesure au cœur du travail social et éducatif, nous écouterons tour à tour Julien Kleszczowski (économiste) puis Olivier Martin (sociologue) expliquer pour l’un l’impérieuse nécessité de construire avec les éducateurs les outils de mesure de l’impact social de leur métier, et pour l’autre ce qu’il en est plus généralement de l’emprise de l’approche quantificatrice dans les politiques publiques. Jean-Luc Delut s’est penché sur l’économie du don. Après avoir mobilisé les fonds caritatifs, la protection de l’enfance est maintenant une dépense obligatoire des Conseils Généraux. Reste-t-il aujourd’hui une place pour le « don de soi » dans la relation humaine, et comment l’évaluer ? Fondateur récent d’une université populaire, il nous fera aussi un récit de cette expérience naissante.

Nous entendrons ensuite, sous forme d’un film réalisé à cet effet, un récit d’expériences des ateliers artistiques et scientifiques, par les intervenants et formateurs auprès des enfants. A la suite de la projection de ce film, Emmanuel Paris, universitaire et coordinateur du conseil scientifique des « Maisons des Enfants de la Côte d’Opale », reviendra sur la formation « Tous transmetteurs », dont ont bénéficié les éducateurs et les enfants. La mesure y fut un thème régulièrement abordé en tant que nécessaire concordance des points de vue. Cette façon d’appréhender la mesure : non pas comme une évidence mais comme une chose à déconstruire, à reconstruire, à co-construire toujours et encore, c’est, nous dira Christophe de Ceunynck, directeur de musée, ce qui caractérise l’expérience fondatrice du physicien Conrad Schlumberger en 1912. Dans la résidence familiale, il refonde en effet une vision majeure du monde avec l’aide de deux gamins ; après eux, on ne mesurera plus jamais les propriétés du sol de la même façon.

Fonder, refonder… : notre association fait le vœu de construire un nouveau bâtiment multifonctions dans le cadre de sa politique d’établissement culturel, culturel par exemple par l’un de ses usages attendus : la création d’une salle de théâtre. L’association « Citymix » de conseil en maîtrise d’ouvrage nous présentera ce projet, et comment la notion de « mesure » le structure à chaque étape de son développement. Du théâtre aux grecs, il n’y a qu’un pas ; Gérard-Henri Durand, écrivain, traducteur, nous éclairera sur la façon dont la civilisation hellénique a pensé la mesure.

Ces interventions sont-elles indicatives de la création de nouvelles valeurs pour le travail éducatif ? Jean-Paul Delevoye, Président du CESE, impliqué dans l’humanisation du travail social, conclura ces journées en introduisant le thème de l’année prochaine : de la mesure à la valeur.

Eric Legros,
Eric Legros, directeur.

 

 

Lettre du directeur #7

Madame, Monsieur,
Chers collègues, chers amis,

La parole, un pont, pour surmonter l’abîme.

Débat citoyen aux Stars.
Au cinéma Les Stars à Boulogne-sur-Mer, à l’occasion d’une soirée-débat-citoyen, le film de Serge Garde « Outreau, l’autre vérité » est présenté à la population boulonnaise. (1)
Ce film est d’abord utile à l’analyse du fonctionnement judiciaire, ce qui nous concerne tous, et interroge chacun des acteurs sociaux et judiciaires sur le recueil de la parole de l’enfant. C’est d’ailleurs l’un des objectifs poursuivis par le réalisateur. Serge Garde le confirmera en cours de débat :… il s’agit pour moi d’un combat, et de faire en sorte que la parole des enfants soit aussi bien entendue que celle des adultes.
Avant de revenir à cette question de la parole des enfants, soyons plus clair : le rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) a dit tout le bien que cette institution pensait du travail effectué par les travailleurs sociaux et les familles d’accueil. Mais lorsqu’il s’est agi de discréditer la parole des enfants, la population et ses représentants, plus généralement l’opinion, relayée par la presse, se sont appuyés sur le verdict d’acquittement, pour questionner (le mot est trop faible !) le juge d’instruction, le fonctionnement de la justice, et la parole des enfants, mis en place, réellement et symboliquement, d’accusés. Ne serait-elle que de mensonges ? Des erreurs, il y en a eu. Le film de Serge Garde a le mérite de déconstruire pour mieux interroger et comprendre. Pourquoi alors ne pas en parler, ne plus en débattre, alors que de nombreux acteurs du procès, et non des moindres, acceptent de le faire dans ce film, avec la Raison comme argument, ce qui est tout à leur honneur ?
Depuis Outreau, il est vrai que, nous sommes nombreux à penser que la parole des enfants est toujours soupçonnée plus que de raison. Ce qui est resté, majoritairement dans les esprits, c’est l’acquittement, acté, et l’oubli des enfants victimes.
Il semblerait que ce qui se joue là est cette alliance « contre nature », associant , dans une même énigme, le renversement non justifié de faire des victimes reconnues, les enfants, la cause de ce que fait apparaître le jugement : une erreur jamais remise en cause, parce qu’il en est ainsi de la chose jugée.
Et donc de faire le raccourci suivant : la parole des enfants serait cause de cette injustice.
Pour ce faire, il a fallu discréditer la parole des enfants. Comment ? En inventant une fable : la parole des enfants n’aurait pas été soumise à l’évaluation critique de tous les intervenants, policiers et juge d’instruction, entre autres, experts, parce que ce sont des enfants.
Pourtant, comme le démontrait Rodolphe Costantino, avocat, lors d’une rencontre à l’Institut de Criminologie (repris dans le film), il n’y a jamais eu d’angélisme béat autour de la parole de l’enfant. Ce fut pourtant une stratégie de la défense, pour servir ses intérêts, ce qui n’est pas critiquable du point de vue du fonctionnement judiciaire, puis montée en épingle, aux fins de mieux la discréditer globalement et envoyer la parole des enfants victimes dans le même caniveau. Ce film permet d’en débattre. Acceptons en l’opportunité.

Le courage des victimes, hier, aujourd’hui et demain.
Lors de cette même séance à Boulogne-sur-Mer, une jeune femme dit la longueur de l’instruction et du jugement d’une affaire de pédophilie dont elle a été victime. Nous connaissons aussi les instructions qui invitent certains médecins à la « prudence » dans le traitement de plaintes provenant des enfants. (2) Appuyons nous sur son témoignage pour dire le courage qu’il faut à une jeune femme, à un adolescent, à un enfant, pour dévoiler le secret d’une violation majeure de sa personne aux effets dévastateurs pour lui-même (et je dirai aussi, pour notre culture). C’est d’autant plus difficile à exprimer lorsque l’environnement y est moins prêt, pire encore, lorsqu’il est suspicieux. D’où l’importance d’en parler, d’où l’oeuvre utile du film de Serge Garde, du livre de Gérard Lopez (3) et de Marie-Christine Gryson (4). Gageons que ce film contribuera à rétablir cette vérité que tout le monde a oublié : 12 enfants ont été reconnus victimes au procès.

La place dans la filiation et au sein de sa génération : une question de culture.
C ‘est donc en cela aussi que ce film sert la culture, pris dans son sens large, de la place laissée au futur adulte que sont ces enfants qui nous sont confiés. Pour éviter de faire des bombes à retardement, autant que faire ce peut. Car nous savons que la reconnaissance d’avoir été victime et d’obtenir une juste réparation est essentielle au processus de reconstruction. La place qui est réservée à la parole de l’enfant au sein de notre cité est une question de culture.
Il appartiendra à chaque corps de métier de s’interroger sur ce qui n’a pas fonctionné correctement. Et comme les travailleurs sociaux et éducateurs en sont un premier maillon, dans le recueil de la parole des enfants, acceptons aussi d’y réfléchir.
A l’heure où la pression est forte socialement, de n’entendre qu’à partir de la preuve, nous savons que cette parole blessée ne peut, le plus souvent, que se mi-dire, ou se dire en prenant mille et un détours, voir se dire puis se redire de telle manière que cela équivaut à se tirer parfois une balle dans le pied à l’endroit même de ce qu’elle essaie de dévoiler. Parce qu’il faut du courage, comme nous l’avons dit plus haut, et aussi tenir sa place, toute sa place, rien que sa place.
Comment, en effet, parler, pour un enfant, un adolescent, un futur adulte, « de » l’abîme, du lieu de l’abîme, de l’horreur, du lieu de l’horreur, de la perversion subie, du lieu de cette perversion subie ? Comment le faire en dévoilant la trahison de ceux à qui toute confiance était accordée ?
« C’était ma mère », s’exclame Chérif, dans ce film !!! Comment le faire dans un contexte social soupçonneux ?
Pourquoi alors, de notre côté, ne pas comprendre que cette parole puisse prendre quelques masques aussi pour se dire, au point même parfois de provoquer un trouble, voir le doute pernicieux provoqué par la victime elle-même ? Le doute est bien entendu utile. Mais notre position est moins de s’y appuyer que d’accompagner, non de mener l’enquête, mais de conduire vers les espaces institués. Et lorsqu’il s’est agi d’accompagner Cherif, y compris les travailleurs sociaux et éducateurs, la plupart étaient habités par l’inquiétude, la peur compréhensible des effets d’accompagner « une bombe à retardement », intégrant en soi le discours social ambiant. Il n’est pas simple d’accueillir le tragique, tragique parce qu’il s’agit bien de cela, et qu’il s’agit donc de ce qui touche au fondement de la culture.

Le droit, pour se construire, pour se reconstruire.
C’est donc aussi l’occasion de rappeler que l’enfant ou l’adolescent capable de discernement doit toujours être entendu au sujet des décisions qui le concernent. C’est un droit. Et ce droit nous amène aussi à accepter que chacun soit à sa juste place. L’éducateur en restera à l’accueil de cette parole, à l’appel à la Loi qui protège, à l’accompagnement bienveillant dans la démarche, en se préservant de trop en faire ou de prendre partie en fonction de ses propres opinions, et s’appuiera sur le droit. Non sur ses présupposés, ses inquiétudes, ses opinions, son ressenti, mais sur le droit.
Le respect des espaces et des procédures est essentiel, nous le savons. Il l’est aussi pour la santé psychique de ces jeunes qui trouvera des bénéfices à cette séparation des espaces. La limite que nous saurons tenir fera aussi limite et contenant de sa parole.
Quelques enfants ou adolescents sont accueillis au sein des Maisons des Enfants de la Culture ou des services de l’association après avoir vécu de réels drames familiaux. C’est vrai que les affaires traînent en longueur. Histoire de moyens ? Oui. Seulement ?
Après de longs séjours ou quelques mois, certains jeunes ont ce courage. Alors qu’ils sont passés par des dysfonctionnements, des mal-être qui se disaient comme ils pouvaient, ne trouvant pas de place au sein de leur génération et de leur filiation, ces deux-là, à qui je pense ce soir, ont porté plainte contre leurs agresseurs. Il appartient au procureur de la République, au juge, à l’appui du travail d’enquête des policiers, en qui nous avons confiance, de faire leur travail. C’est vrai, ce temps judiciaire est long. C’est comme cela.
Aujourd’hui nous savons que ces deux futurs adultes se reconstruisent. Et cela se voit. Les résultats scolaires, pour ne parler que de cela, sont meilleurs. Les actes délictueux ont disparus. L’un d’entre eux a retrouvé le sourire. Le travail continue.
Comment parler « de » l’abîme ? D’abord en trouvant un environnement bienveillant qui inaugure la possibilité de la parole. La parole est ce pont possible avec l’abîme. (5)

Eric Legros, directeur.

(1) Outreau, l’autre vérité, réalisé par Serge Garde, 2012, sortie le 6 mars 2013
(2) Mauduit Laurence, L’ordre invite à la prudence dans les signalements à Paris, Le Quotidien du Médecin, 15/01/2013
(3) Lopez Gérard, Enfants violés et violentés : le scandale ignoré, Dunod, 2013
(4) Gryson–Dejehensart M. C., Outreau. La vérité abusée, Hugo et Cie, 2009
(5) Ouaknin Marc-Alain, Zeugma. Mémoires bibliques et déluges contemporains, Seuil, 2008