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La vie des projets et des maisons

Lettre de Shila : “Chère Shila, mon voyage en Inde (construire un monde fraternel)”

Chère Shila, je t’écris pour te témoigner ce que j’ai vécu dans ton beau pays, alors que les Beatles, ainsi que des jeunes européens, venaient en Inde. Ta lettre m’a fait pensée à ma propre expérience. Chers enfants, j’espère que cette histoire vous inspirera.

Nous sommes en 1968, la France connaît des évènements exceptionnels, les étudiants manifestent, les ouvriers, les employés et même les cadres sont dans la rue et réclament de meilleures conditions de vie, de meilleurs salaires. Devant la violence des manifestations, une partie des français espère et une autre partie craint…la révolution.

Nous sommes en 1968, l’Inde compte 530 millions d’habitants et la région du Bihar sort d’une épouvantable famine qui a vu mourir deux ans plus tôt,  plus de 100 000 personnes.

Le Comité Français contre la Faim dans le Monde a mobilisé ses adhérents en les invitant à sensibiliser la population à cette catastrophe. A cette époque, j’ai 22 ans et je suis responsable de ce Comité pour le département du Pas de Calais. Depuis 1965 j’organise de vastes campagnes de lutte contre la faim qui mobilisent des centaines de jeunes dans tout le département. L’objectif est à la fois de sensibiliser la population et de récolter de l’argent pour financer les actions menées en Inde.

Parmi ces actions, celle de la vallée de Kalyan, située au Sud de Bombay, dans la région du Maharashtra. Il s’agit, dans cette région particulièrement touchée par la famine consécutive à la sécheresse, de créer un système d’irrigation durable permettant le redémarrage et le développement de l’agriculture.       

Nous sommes en 1968 et le Comité Français contre la Faim me propose de m’envoyer sur place afin de réaliser un reportage sur cette action qui se veut à la fois déterminante pour l’avenir des habitants de la vallée et exemplaire au regard des moyens engagés. Par ce reportage, le comité pourra, par le biais de sa revue, rendre compte aux milliers de donateurs, de la bonne utilisation des fonds reçus.

C’est mon premier voyage …et quel voyage ! 7000 kilomètres entre Paris et Bombay, une des plus grandes villes indiennes, peuplée aujourd’hui de plus de 18 millions d’habitants. Le trajet en autobus entre l’aéroport et le centre ville est effectué dans le silence éloquent des voyageurs, touristes pour la plupart : c’est notre premier choc émotionnel. De part et d’autre de la route, sur plusieurs kilomètres s’étalent les « slums », énormes bidonvilles faits de tôles, de cartons, de planches de bois voire de simples toiles. Ces « habitations », parfois dans un état de délabrement avancé, sont particulièrement vulnérables au vent et à la pluie et s’effondrent très souvent sur leurs occupants durant la mousson, ces périodes annuelles de pluies torrentielles. Voir près d’un million d’êtres humains entassés dans ces taudis, sans eau, sans électricité, avec pour seules ressources les quelques roupies obtenues par la mendicité, donne subitement tout son sens à mon engagement dans la lutte contre la faim dans le monde.

Le centre ville de Bombay présente un autre visage. Ce qui frappe le visiteur est l’incroyable densité de la population et l’impression d’anarchie qui semble régner. Dans certains quartiers, les voitures sont rares et la foule des piétons circule dans un désordre bruyant, entre les marchands ambulants, les vaches sacrées, les incontournables et innombrables rickshaws et les nombreux mendiants qui interpellent les passants, généralement sans grand succès. Il faut comprendre en effet que si un visiteur non averti, ému par cette personne en haillon qui fait appel à son humanité, lui donne quelques roupies, c’est très vite une dizaine de ses semblables qui l’entoureront et s’attacheront à ses pas. 

En 1968, la vie dans les villes indiennes est intense. On y circule bien sûr mais on peut aussi y manger, debout ou assis sur de petits tabourets, on peut acheter toute sorte de choses auprès d’un des très nombreux marchands ambulants qui sillonnent la ville de l’aube à la tombée de la nuit ou dans de petites boutiques alignées au long des rues. Mais dans la rue, on peut aussi y faire réparer sa bicyclette ou son rickshaw et même se faire couper les cheveux ou arracher une dent !

La nuit, la rue se peuple de mendiants et de personnes handicapées souvent amputées d’un ou plusieurs membres. Ce sont des hommes et des femmes de tout âge, mais aussi des enfants. Ils dorment à même le sol, sur de vieux cartons, au milieu des poubelles et des rats. Le plus souvent, ils ne demandent pas d’argent, ils demandent de quoi se nourrir. C’est confronté à cette réalité que l’on mesure la différence entre la pauvreté et la misère. La pauvreté permet de vivre mais n’autorise pas le superflu, la misère permet juste de survivre. A l’aube, les services municipaux sillonnent la ville pour emporter les corps de ceux qui n’ont pas survécu et pour les autres, la vie reprendra, intense et bouillonnante.

L’Inde se caractérise par l’incroyable diversité de la population. C’est une mosaïque de peuples, une vingtaine de langues officielles, près d’un millier de langues et dialectes non officiels, un très grand nombre de religions dont les plus importantes sont l’Hindouisme, le Bouddhisme et le Sikhisme. Mais la diversité est aussi sociale. Si le visiteur est choqué par les « slums » et le nombre important de mendiants, il peut l’être aussi par les luxueuses demeures dignes des Maharadjas que l’on trouve aux abords de la ville. Face à ces inégalités, le peuple indien semble indifférent ou résigné. Tout comme il semble accepter la survivance du système des castes, pourtant aboli officiellement depuis 1950, qui conduit près de 15% de la population à être « hors caste ». On les appelle les « intouchables ». Ils sont mis au ban de la société et relégués aux taches dégradantes ou impures d’un point de vue religieux (boucher, pêcheur, vidangeur, gardien de cimetière, mendiant…).

Malheureusement, je ne suis que de passage à Bombay. Je n’ai donc pas le loisir de visiter cette ville tentaculaire. Je dois me contenter de découvrir rapidement le plus célèbre de ses monuments, « la porte de l’Inde », cette emblématique arche de basalte située sur le front de mer.

La route pour la ville de Poona, située à 150 km au Sud Est de Bombay, non loin de la vallée de Kalyan où je dois réaliser mon reportage, se fera en « camion stop ».

A destination je fais connaissance avec le couple qui va m’accueillir durant mon séjour dans cette région. Ils sont jeunes et dynamiques et me reçoivent avec  la gentillesse et la simplicité qui constituent les principales caractéristiques du peuple Indien. N’ayant aucune notion d’hindi, la langue officielle de l’Inde, mon anglais scolaire et l’assez bon français de mon hôtesse permettront d’intéressants  échanges, chacun étant avide de découvrir le pays de l’autre mais aussi la vie quotidienne de ses habitants. C’est à partir de ce moment que j’ai compris que ce qui nous rendait méfiants vis-à-vis des étrangers c’est précisément qu’un étranger, c’est étrange. Et ce qui est étrange inquiète et parfois fait peur, alors même que ce sentiment change avec la connaissance. C’est pourquoi je ne cesse de conseiller de voyager, d’aller à la rencontre de l’Autre, de l’Etranger, du Différent. Apprendre à le connaître, partager des moments de vie, agir ensemble est le meilleur moyen de découvrir toutes les richesses de la différence. Cette conviction va guider mes choix ultérieurs et m’amènera à découvrir et à faire découvrir bien d’autres pays, bien d’autres peuples.

Mais nous sommes en 1968 et je dois maintenant rejoindre la vallée de Kalyan, là où deux ans plus tôt la sècheresse a provoqué une famine ayant entraîné la mort de milliers d’habitants                                    

Depuis, le Comité Français contre la faim a entrepris, avec le soutien des autorités locales et la participation active des habitants, d’importants travaux d’irrigation  destinés à stocker l’eau de pluie qui s’abat sur la vallée durant la mousson afin d’être en mesure d’alimenter les canaux d’irrigation à la saison sèche. En 1968, ces travaux sont bien engagés et à défaut de grues, de bulldozers et autres d’engins de terrassement en nombre suffisant,  ce sont des dizaines d’ouvriers qui s’affairent à creuser les canaux et à construire le barrage. Ce sont des milliers de tonnes de terre qui sont déplacées par une population locale qui se réjouit déjà à l’idée de transformer cette vallée inhospitalière en une zone agricole féconde susceptible de nourrir durablement la population.

Ma visite sera l’occasion d’une réception par les autorités de la ville auxquelles se sont joints des représentants des habitants. Le repas, traditionnel, est composé de riz, de pommes de terre, de divers légumes dont l’immanquable poivron. Le tout est nappé d’une sauce  savamment élaborée ou dominent le curry et une quantité d’épices impressionnante, beaucoup trop pour mon délicat palais de jeune occidental.

Le soir, je suis invité à un concert de musique traditionnelle indienne. Assis en tailleur, dans la position du lotus, je suis au premier rang, juste devant le petit orchestre. Aucun des instruments utilisés ne m’est connu. J’apprendrai qu’il y a, entre autres instruments bizarres, un sârangî, instrument à archet, un sitar, proche de la guitare, et l’inévitable tampourâ qui va donner la note basse tout au long du concert appelé raga. Les airs semblent appréciés de l’assistance qui applaudit régulièrement. Par politesse, j’applaudis également mais je dois reconnaître qu’après deux heures de concert, ma qualité d’écoute est quelque peu altérée par  la position du lotus qui commence à être véritablement inconfortable. Le concert durera trois heures…

Ce séjour en Inde m’aura beaucoup appris. Il m’aura ouvert à une autre culture et conforté dans l’idée qu’il est important de regarder autour de soi. De ne pas se contenter de voir ce qui nous entoure, ce qui règle nos vies et apparaît comme immuable et universel. Ce n’est pas souvent le cas, la démocratie et la liberté ne sont pas universelles, pas plus que la sécurité sociale et la télévision pour tous. On ne mange pas à sa faim partout dans le monde et dans beaucoup de pays il ne suffit pas d’ouvrir un robinet pour avoir de l’eau. Aujourd’hui comme hier, s’ouvrir au monde permet d’en découvrir les richesses et de mieux comprendre les autres cultures. C’est un pas important qui favorise la tolérance et qui autorise l’espoir d’un monde plus fraternel. 

Je t’embrasse,

Francis en Pendjabi, vêtement traditionnel indien, à l’origine du « pyjama ».

Lettre de Shila : “L’éléphant endormi (un air d’Italie)”

Bonjour chefs enfants,

Avez-vous bien dormi cette nuit ? Moi, je me suis reposée comme rarement. Hier soir, au crépuscule, une douce chanson venait de la maison de mon cher voisin Henri. C’était dans une langue que je ne connaissais pas ; Henri m’a dit que c’est de l’italien :

Cela m’a tellement calmé, apaisé, que je me suis assoupie, et j’ai fait de très très beaux rêves, dans lesquels vous étiez bien entendu.

Henri m’a raconté les paroles de cette belle chanson, écrite et composée par Signor Paolo Conte et intitulée « Sonno elefante » (dans votre langue, ça veut dire « Je suis un éléphant ») :

« Sonno lontano

Vieni qui

Rimani vicino a me

Fammi volare

Tra le montagne

Sopra le dune

Senza guardare

Senza pensare più

Senza capire più

Sonno gigante

Sonno elefante

Distenditi quassù

Sonno, patriarca meraviglioso

Arcaico nuoto nell’acqua cupa

Sonno munifico

Tu, sonno, sei magnifico

Cipria sull’aria che

Vibra di magico

Mandarino, sei profumato

E santo

Desiderato davvero tanto

Tutto dirupa

È friabile e desertico

Sonno di nuvola

Sonno di cupola

Sonno lontano

Vieni qui

Rimani vicino a me

Fammi volare tra le montagne

Sopra le dune

Senza guardare

Senza pensare più

Senza capire più

Sonno gigante

Sonno elefante

Distenditi quassù »

« Je dors

Venez ici

Reste près de moi

Laisse-moi voler

Dans les montagnes

Au-dessus des dunes

Sans regarder

Sans plus réfléchir

Sans plus comprendre

Sommeil géant

Éléphant endormi

Allongez-vous ici

Dors, merveilleux patriarche

Nage archaïque dans l’eau sombre

Sommeil abondant

Toi, dors, tu es magnifique

Poudre sur l’air qui

Vibre de magie

Mandarin, tu es parfumé

Et saint

Vraiment désiré

Tout s’écroule

C’est friable et désertique

Nuage de sommeil

Dôme sommeil

Je dors

Venez ici

Reste près de moi

Envole-moi dans les montagnes

Au-dessus des dunes

Sans regarder

Sans plus réfléchir

Sans plus comprendre

Sommeil géant

Éléphant endormi

Allongez-vous ici »

Hummm, c’est aussi doux, sucré que mes chères pousses de bambou.

Henri m’a passé un autre morceau de Signor Conte, intitulée « India », et qui parle de mon pays :

« India
Dal dolce ambrato color
Guardi l’amor
Come un signor
India

Che sembra sia
Copiato in cartoleria
Da una decalcomania

Fuori grida l’indiana città
Attualità
Velocità
India
Un sorriso ha
Fra i tuoi capelli di dea
Una selvaggia azalea

E il mondo colonial
Si crede intellettual
Come un teatro in silenzio

E il mondo colonial
Si crede spiritual

Ah india
E raffinata poesia
Lascia che sia
La storia tua
Seta
Del dondolio
Delle movenze d’oblio
Dell’orientale fruscio

E il mondo colonial
Si crede spiritual

India
Dolce aromatica dea
Tu sei l’idea
Di un’azalea
India 
»

« Inde

De couleur ambrée douce

Regarde l’amour

Comme un Mister.

Inde

Ce qui semble être

Copié en papeterie

À partir d’un autocollant

En dehors de la ville indienne crie

Actualité

La vitesse

Inde

Un sourire

Dans tes cheveux de déesse

Une azalée sauvage

Et le monde colonial

Il se croit intellectuel

Comme un théâtre silencieux

Et le monde colonial

Il se croit spirituel

Ah Inde

Et poésie raffinée

Laisse faire

Ton histoire

Soie

Du balancement

Des mouvements d’oubli

Bruissement oriental

Et le monde colonial

Il se croit spirituel

Inde

Déesse douce aromatique

Tu es l’idée

D’une azalée

Inde. »

C’est magnifique cette poésie, ces notes qui invitent à la rêverie, et qui tente de réconcilier une mémoire douloureuse, celle du passé colonial.

Henri en a parlé à son ami Emmanuel. Emmanuel, lui aussi, aime beaucoup Signor Conte. Sa chanson préférée s’appelle « Max » ; elle raconte un ami qui n’est plus, mais dont le souvenir reste cher au cœur :

« Max era Max

Pi tranquillo che mai

La sua lucidit

Smettila, Max

La tua facilit

Non semplifica, Max

Max

Non si spiega

Fammi scendere, Max

Vedo un segreto

Avvicinarsi qui, Max »

« Max était Max

Plus silencieux que jamais

Sa clarté

Arrête ça, Max

Ton aisance

Ça ne facilite pas les choses, Max

Max

Ce n’est pas expliqué

Laisse-moi tomber, Max

Je vois un secret

Viens plus près ici, Max »

Il n’y a pas beaucoup de paroles, mais qui en disent long sur les sentiments. Beaucoup d’harmonies, de mélodies instrumentales : Emmanuel dit que c’est pour mieux faire ressentir la légèreté des rêveries, fussent-elles nostalgiques.

Bravo cher Signor Conte.

Bravo cher Signor, votre voix est aussi profonde à mes oreilles que celle de Mister Leonard Cohen.

Bravo pour votre inspiration si belle à vivre et à aimer.

A demain chers enfants,

Faîtes de beaux rêves,

Bisous,

Shila

Lettre de Shila : “Sur les pas de Leonard Cohen en Inde”

Chers enfants,

Je ne sais pas si vous allez bientôt avoir la possibilité de voyager un peu avec un confinement moins strict, mais je vous propose de suivre Leonard Cohen, ce chanteur extraordinaire, dont la voix de baryton résonne en nous, cette voix qui nous a enchantés depuis un demi-siècle.

Sa voix basse a touché des gens de toutes générations et de nombreux pays.

Comme je vous l’ai dit, dans ma lettre envoyée voici quelques jours, chez nous, les éléphants, nous avons aussi notre langage et nos modes de communication, avec des sons très bas, (si bas que les humains ne peuvent pas les entendre) que nous pouvons nous faire entendre à plus de cinq kilomètres :

Les éléphants, qui sont sociables, sensibles et intelligents, communiquent entre eux par le toucher, l’odorat et la gestuelle, mais surtout par des sons. On pense aussitôt au barrissement lancé par la trompe, mais la plupart des sons produits par les éléphants proviennent de leur gorge et sont si bas que nos oreilles ne peuvent pas les entendre. En revanche, nous pouvons les enregistrer et les rendre audibles à nos oreilles. Ces infrasons sont si bas que leurs vibrations transmises par la terre peuvent être entendues par d’autres éléphants au-delà de 5 kilomètres. Ils peuvent ainsi s’avertir les uns les autres à longue distance d’un danger possible ou bien faire savoir où de l’eau est disponible. En communiquant de cette façon, il est également possible pour une femelle de trouver un étalon ou pour deux mâles en musth, de se tenir à l’écart de la route de l’autre. Ils peuvent également appeler à l’aide ou simplement rester en contact.”

Leonard Cohen, par sa musique, avait aussi cette capacité d’atteindre des récepteurs que peu de musiques peuvent toucher :

Pas n’importe quelle musique bien sûr, seulement ces airs, ces chansons et ces accords qui sont brunis dans le creuset le plus profond de l’existence humaine. Ce que Leonard Cohen avait décrit à David Remnick comme « quelque chose de profond… si l’esprit est sur vous, cela touchera les autres récepteurs humains ».”

Mais comment expliquer le séjour de Leonard Cohen, trente ans après les Beatles, dans mon pays, l’Inde, en fin d’année 1998 ?

Ratnesh Mathur l’a rencontré à Bombay (Mumbai) et a liée amitié avec lui ; Leonard Cohen avait lu des livres de Ramesh Balsekar, durant son séjour au monastère zen du Mount Baldy, près de Los Angeles. Il a décidé de venir le rencontrer en Inde. Mon cher voisin Henri m’a envoyé pour vous un article qui raconte toute l’histoire :

Lorsqu’il est arrivé en Inde en 1998, Leonard Cohen était déjà un moine zen. Il avait passé cinq ans en méditation profonde et en silence avec le gourou zen Roshi à Mount Baldy, près de Los Angeles. Cela faisait dix ans qu’il n’avait pas enregistré de musique nouvelle ou joué. Le gourou du folk et de la poésie des années 1960 était complètement sorti de la vie publique. Au lieu de cela, sa quête de toute une vie pour la connaissance et la paix intérieure avait complètement consommé son temps et son attention. Il a été conduit à Bombay par sa curiosité pour rencontrer Balsekar, qu’il a lu dans son monastère.

Cohen a passé une grande partie de 1999 et 2000 à Bombay, puis a fait de brèves visites jusqu’en 2003. C’était toujours dans un seul but – assister aux satsangs quotidiens du matin de Balsekar et passer du temps avec l’enseignant. Beaucoup de ces conversations pendant le satsang ont été conservées dans des enregistrements audio et vidéo par les dévots de Balsekar. Entre les enseignements bouddhistes de Roshi et les enseignements Vedanta de Balsekar, Cohen a finalement trouvé la paix intérieure qu’il avait recherchée toute sa vie adulte. L’excellente biographie de Sylvie Simmons, I’m Your Man, l’explique très bien. Il a recommencé à écrire de la poésie et à dessiner dans son livre d’art.

Certains dimanches matins, Cohen nous a emmenés aux satsangs de Balsekar. C’étaient des discussions de style questions-réponses Vedanta au cours desquelles la philosophie de Balsekar semblait avoir des réponses à toutes les grandes questions de la vie. La clarté de pensée de l’enseignant et son enseignement en anglais avaient attiré de nombreux chercheurs occidentaux. Pendant la plupart des séances, Cohen était assis calme mais attentif. Au fur et à mesure que l’amitié entre Cohen et Balsekar se développait, ils passaient également du temps seuls le soir, loin des dévots du satsang.

La philosophie indienne n’était pas nouvelle pour Leonard lorsqu’il s’est rendu pour la première fois en Inde en 1998. Sa compréhension de la pensée bouddhiste et védanta lui a permis de mieux comprendre la vie quotidienne de l’Inde. Il était au milieu de la soixantaine et n’avait pas envie de voyager, mais il tenait à connaître le Mumbaikar moyen. Le chaiwallah, le personnel de nettoyage de l’hôtel et les chauffeurs de taxi étaient les Indiens qui l’intéressaient le plus. Il a poliment refusé les invitations de l’élite de Mumbai, qu’il rencontrait parfois au club ou au satsang.”

D’après ce qui nous est dit, Leonard Cohen s’était imprégné de la tradition indienne, dans les textes très anciens des upanishads et de la Baghavad-gita qui est la partie centrale du poème épique Mahabharata, dont je vous ai parlé.

Chers enfants, il y a de quoi perdre son sanskrit, pour une éléphante très lettrée, mais je ne puis qu’admirer la démarche de ce grand poète et chanteur qu’est le mahatma Leonard Cohen, homme toujours en quête de connaissance et de paix intérieure, s’intéressant à ce qui fonde la différence entre les humains et les respectant profondément.

Mon cher voisin Henri m’a envoyé pour vous un bel article l’honorant à sa mort, il y a déjà quatre ans.

Vous y trouverez quelques unes de ses extraordinaires chansons.

Chers enfants, le thème de votre année En vérités est un thème formidable à approfondir en ces temps qui courent, et la vie de Leonard Cohen nous est un bel exemple de continuelle recherche de la vérité profonde dans des civilisations très différentes.

Je vous fais de gros bisous,

A demain,

Shila

Atelier avec Nicolas

Ce 26 novembre, Nicolas est venu animer l’atelier des enfants de la Maison Vive.

Au programme : découverte de livres sur les différents planctons, vidéo de plongée de Nicolas, nous avons eu la chance de pouvoir découvrir avec Nicolas la poudre de plancton (pigment) et l’avons testée en peintures.

Chouette expérience pour tous.

(Texte et images de Sylvie, professeure en arts plastiques de la Maison Vive).

Lettre de Shila : “”En vérités” : démêler le vrai du faux”

Chers enfants,

Comment allez-vous pendant ce reconfinement ? Je sais que vous êtes plus libres que lors du premier confinement et que vous êtes heureux de vous retrouver avec vos camarades à l’école.

Je sais que le thème de l’année culturelle est “en vérités” et je peux vous dire, moi l’éléphante philosophe, que je ne cesse de ruminer ce thème passionnant :

Je suis avec intérêt ce qui se passe dans mon pays et aussi dans le Monde. Je me suis réjouie de l’élection de Kamala, cette dame dont la maman était ma voisine, originaire de l’état voisin du Tamil Nadu :

J’ai été très triste de savoir que le Président perdant des États-Unis l’ait traitée de monstre. Il a également affirmé que son prédécesseur à la Maison blanche, Mister Obama, n’était pas né aux États-Unis !!

J’ai entendu dire que ce président dit que la presse de son pays ne colporte que des fake news, des mensonges et que lui seul dit la vérité !!

Mais vous savez, chers enfants, il nous faut garder l’esprit critique et essayer de démêler le vrai du faux.

Je sais que ce président sait utiliser les réseaux sociaux pour transmettre ses messages, il envoie des centaines de tweets qui sont lus et retweetés par milliers !!

Mais une étude scientifique très intéressante faite dans son pays nous met en garde.

Je vais vous raconter une histoire qui nous en dit long sur le pouvoir du mensonge et reviens pour cela dans mon cher pays, à une époque très lointaine, avant même l’empereur Ashoka.

Un jeune empereur ; Alexandre le grand, veut envahir le Nord de l’Inde. Il était empereur dès l’âge de 22 ans. “Alexandre le Grand ou Alexandre III, né le 21 juillet 356 avant Jésus-Christ à Pella et mort le 11 juin 323 avant Jésus-Christ à Babylone, est un roi de Macédoine et l’un des personnages les plus célèbres de l’Antiquité.” Quand il est mort, Alexandre n’avait pas 33 ans !!

L’Eté et l’Automne 327 furent occupés à rassembler, au sud de l’Hindou-Kouch, une armée gréco-macédonienne et cosmopolite de 120 000 hommes, dont de nombreux marins venus d’Égypte et de Phénicie. Alexandre s’apprêtait en effet à « conquérir l’Inde », et cette expédition constitue encore un mystère.

L’armée gréco-macédonienne et cosmopolite poursuit son périple en Asie centrale, achevant de conquérir l’empire perse, qui disparaît définitivement en 327 avant Jésus-Christ. Alexandre se tourna alors vers l’Inde du nord. Parvenu aux pieds de l’Himalaya, il remporte une ultime bataille sur la rivière Hydaspes (Nord du Pakistan actuel).

Epuisée, son armée au bord de la sédition le presse de faire demi-tour. Alexandre, qui aurait bien volontiers continué toujours plus loin à l’Est, consenti à rebrousser chemin. A la tête de son armée, il suivit le cours de l’Indus jusqu’à la mer d’Oman, avant d’entamer une pénible traversée du désert de Gédrosie (en Iran). En 324 avant Jésus-Christ, il était de retour à Babylone, sa nouvelle capitale.

Alexandre le grand planifiait de nouvelles conquêtes dans le golfe persique et en orient, lorsqu’il mourut subitement en 323 avant Jésus-Christ, âgé de seulement 32 ans, probablement victime de son alcoolisme. Convaincu de sa nature divine, il s’était mis à régner en tyran. Ayant négligé de mettre sur pied un gouvernement central pour maintenir la cohésion de son empire, celui–ci sombra rapidement dans l’anarchie.”

Mystère en effet autour de la conquête du Nord de l’Inde par Alexandre en 327 avant Jésus-Christ ; Alexandre a une idée de l’Inde qui tient du mythe et de la légende, d’après les écrits fabuleux de Ctésias de Cnide, un écrivain de son époque :

« Convoitise d’Alexandre pour une contrée énigmatique et magique :

Si Alexandre n’a pas accordé foi à toutes les affabulations de Ctésias, nul doute cependant que l’Inde à ses yeux représentait pour une part la terre qui pouvait receler le secret ultime des confins du monde. Et si elle a pu l’aimanter comme elle le fit, c’est peut-être moins par l’intérêt stratégique et militaire qu’elle constituait que par la richesse imaginaire qu’évoquait cette énigmatique contrée, surchargée d’images et décrite comme le foyer d’une nature radicalement autre, fascinante, primitive et magique.

L’Inde de Ctésias est peinte comme une terre d’enchantement :

La nature y transgresse toutes ses lois et donne sa mesure dans la démesure : le soleil y apparaît dix fois plus grand qu’ailleurs ; les moutons et les chiens y ont la taille des ânes occidentaux, les brebis et les chèvres ont une queue large d’une coudée qui traîne par terre et empêcherait que les femelles soient saillies sin on ne la leur coupait.

Les palmiers des Indes ainsi que leurs dattes sont trois fois plus gros que ceux de Babylone ; les fourmis y sont de la taille d’un renard. Une source donne du vin, et ailleurs, c’est d’un rocher que coule un fleuve de miel. Une autre source encore donne une eau qui, une fois puisée, se fige comme du lait caillé et rend fou celui qui en boit, si bien qu’il se met à délirer et à raconter tout ce qu’il a accompli.

Prodigieuse également cette fontaine où les Indiens les plus en vue plongent en s’y lançant les pieds en avant, et que l’eau renvoie en l’air. Et cet arbre, le parébos, qui attire à lui tout ce qu’on dépose à proximité, tel que l’or, l’argent et tous les autres métaux ; et qui attire aussi tous les oiseaux qui voltigent trop près de lui, voire les chèvres et les moutons.

Hommes à tête de chien, Pygmées et autres mirabilia :

Cynocéphales :

L’Inde concentre en elle mirabilia et prodiges Elle présente tous les « lieux communs » de la paradoxographie (récits de merveilles) antique. On y rencontre donc aussi, naturellement, des êtres étranges, comme les cynocéphales, hommes à tête de chien qui, pour tout langage, ne savent que japper. Ils ont tous une queue, semblable à celle des chiens mais plus longue et plus touffue, et ils s’accouplent à leurs femmes à quatre pattes.

Enfin – tant cette ambivalence est représentative des croyances grecques –, ce sont des êtres justes qui vivent fort longtemps. Dans les montagnes de l’Inde vit une population de trente mille âmes dont les bébés viennent au monde le crâne garni de cheveux blancs qui ne s’obscurciront qu’à partir de l’âge de trente ans. Ces gens possèdent huit doigts à chaque main et à chaque pied et ont des oreilles qui couvrent leurs bras jusqu’aux coudes, cachant même tout leur dos ».

Comme il est dit plus haut, Alexandre faisant face à la rébellion de son armée gréco-macédonienne épuisée, qui ne veut plus avancer, terrorisée d’avoir dû affronter les éléphants de combat, pluies torrentielles de la mousson, est obligé d’arrêter la conquête. Il décide de rebrousser chemin.

Mais avant de faire demi-tour, Alexandre ordonne de fabriquer des mangeoires à chevaux, des mors, des armes d’une taille et d’un poids extraordinaire. Evidemment, ce sont de gros mensonges destinés à faire croire à ses ennemis qu’il est à la tête d’une armée de géants. Et ça marche ! La fin d’un des plus grands empires de l’Histoire du Monde, l’empire d’Alexandre, ne s’explique que par la disparition de son chef, pas parce que des ennemis auraient pris le dessus sur son armée. Je pense qu’ils avaient trop peur de tomber sur des géants !!

Cette histoire d’Alexandre le Grand nous montre comment, à une époque si lointaine, le bluff, la capacité à faire croire de fausses vérités, avait une telle importance. Il n’est pas toujours pas simple pour les historiens de nous compter cette histoire, faite de mythe, de fable, de légende et de réalités …

Henri m’a dit qu’une personne qui écrit beaucoup, Monsieur Pierre Bayard, s’est intéressé comme moi à toutes ces fictions et réfléchit sur le vrai et le faux :

Dans son nouveau livre, « Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? », Pierre Bayard suggère que les « vérités alternatives » ne sont pas toutes aussi nocives que les élucubrations de Trump. Selon lui, la fable sert la littérature, mais aussi la science. Et souvent elle nous aide à vivre.”

Je dois vous dire, chers enfants, que je compte sur vous pour démêler le vrai du faux, car plus je réfléchis, plus je me rends compte que se construire “en vérités” n’est pas si simple.

Je vous fais de gros bisous,

A lundi,

Shila

La couleur de l’eau selon la Maison Vive

Ces dernières semaines, les enfants de la Maison Vive ont créé avec Sylvie, leur professeur en arts plastiques, des expressions stylisées du plancton, organisme vivant au cœur du projet co-réalisé avec Nicolas.

Récapitulatif des ateliers de la Maison Vive, autour des œuvres de Nicolas Floc’h artiste en résidence aux Maisons sur le thème la couleur de l’eau : découverte, analyses, dessins, modelage.
La plupart des enfants découvraient pour la première fois l’argile et le modelage. Apprivoiser la terre et quelques outils. Les enfants ont pris beaucoup de plaisir avec celle-ci.

(Texte et images de Sylvie).

Lettre de Shila : “Vrais faux, faux faux, faux vrais, vrais vrais”

Bonjour chers enfants,

Comment allez-vous ? Emmanuel, l’ami de mon cher voisin Henri, me dit qu’il a bu un très bon café ce matin en lisant le journal et qu’il était aussi bon que celui de mon pays :

Emmanuel me dit que dans ce journal, il y avait une information qui a de quoi donner mal à la tête : il y aurait des « fausses vérités » dans le monde, et ces fausses vérités auraient beaucoup plus de succès et d’ampleur que des « vraies vérités ».

Ouille ouille ouille, je m’empresse de mâchouiller mes chères pousses de bambou car même si je suis très intelligente, la différence entre fausse et vraie vérité me semble incroyablement compliquée et il me faut être très réveillée. Le peu que j’ai compris, c’est qu’il faut quand même que j’y réfléchisse car cela pose des problèmes graves aux humains.

Aux humains seulement ? Emmanuel me dit que c’est un problème qui concerne aussi les animaux. Ainsi des requins qui confondent des humains avec des bestioles : ils croquent des humains qui nagent à la surface de l’eau, croyant de bonne foi que ce sont des phoques ou des tortues. Ou encore des canards qui sont piégés par des humains, croyant que flottant sur la mare, ce sont des vrais cousins alors que ce sont des canards en plastique. Et je ne vous parle pas des truites, qui croient que ce sont des vraies mouches qui volent à la surface de l’eau, alors que c’est l’humain qui a mis un appât sur l’hameçon de sa canne à pêche pour mieux les attraper.

Oui, maintenant qu’Emmanuel m’explique ce problème, je vois bien qu’il est très important de faire la différence entre le vrai et le faux, cela peut être une question de survie.

Et bien dans le journal qu’a lu ce matin Emmanuel, les résultats d’une étude scientifique expliquent que vous, les humains, préférez beaucoup et de très loin ce qui est faux à ce qui est vrai :

« Nous avons étudié la diffusion différentielle de toutes les nouvelles vraies et fausses vérifiées distribuées sur Twitter de 2006 à 2017. Les données comprennent environ 126 000 articles tweetés par environ 3 millions de personnes plus de 4,5 millions de fois. Nous avons classé les nouvelles comme vraies ou fausses en utilisant les informations de six organisations indépendantes de vérification des faits qui affichaient un accord de 95 à 98% sur les classifications. Le mensonge s’est répandu beaucoup plus loin, plus vite, plus profondément et plus largement que la vérité dans toutes les catégories d’informations, et les effets étaient plus prononcés pour les fausses nouvelles politiques que pour les fausses nouvelles sur le terrorisme, les catastrophes naturelles, la science, les légendes urbaines ou les informations financières. Nous avons constaté que les fausses nouvelles étaient plus nouvelles que les vraies nouvelles, ce qui suggère que les gens étaient plus susceptibles de partager des informations nouvelles. Alors que les fausses histoires inspiraient la peur, le dégoût, et surprise dans les réponses, des histoires vraies inspirées d’anticipation, de tristesse, de joie et de confiance. Contrairement à la sagesse conventionnelle, les robots ont accéléré la diffusion de vraies et fausses nouvelles au même rythme, ce qui implique que les fausses nouvelles se répandent plus que la vérité parce que les humains, et non les robots, sont plus susceptibles de la propager. »

Emmanuel m’a expliqué que Twitter, c’est une technologie inventée par les humains pour qu’ils puissent être de mieux en mieux en relation.

Mes chers enfants, tout cela me rappelle ce que je vous racontais à propos du miroir :

La conscience collective de ce qui est vrai, de ce qui est faux, n’est pas garantie par la mise au point de robots, de machines très sophistiquées. On peut être de mieux en mieux en relation, et être de mieux en mieux trompé.

Mon ami Emmanuel m’a expliqué que c’est un phénomène très ancien, qui n’a pas attendu les robots pour exister. Ainsi, Monsieur Jean-Paul Demoule, membre de votre Conseil scientifique, a beaucoup réfléchi à ces questions en tant qu’archéologue. De fameux mensonges ont été crûs par beaucoup de monde, bien avant ce que vous appelez “Internet”, “Twitter”, ou “la télévision” :

« Une énigme subsiste jusqu’à nos jours, celle de l’auteur de l’homme de Piltdown, un fossile découvert en 1908 dans le sud de l’Angleterre, et qui formait le « chaînon manquant » (ou missing link) idéal entre le singe et l’homme, celui que tout le monde cherchait. Il fallut quarante ans et l’invention de la datation par le carbone 14 pour vérifier que la chose tenait bien du singe et de l’homme : c’était un crâne humain médiéval associé à une mandibule d’orang-outan soigneusement limée ! Si l’on en a parfois soupçonné le savant français Teilhard de Chardin et même Conan Doyle, qui résidait à proximité, le suspect numéro 1 reste Charles Dawson, le « découvreur » de cet eoanthropus dawsoni (!), mais sans preuves irréfutables. Ce faux avait lui-même été précédé un demi-siècle plus tôt par un autre tout aussi célèbre, la mâchoire de Moulin-Quignon. Moderne, elle avait été introduite dans une carrière de la Somme par des ouvriers auxquels Boucher de Perthes avait promis une récompense en cas de découverte d’os humains. En effet, si on connaissait jusque-là des outils en silex et des ossements d’animaux disparus dont l’antiquité venait d’être admise, il manquait toujours la preuve d’une réelle présence humaine. Ce faux, authentifié à l’époque, permit à la Préhistoire de connaître son véritable développement ! ».

Ce thème est passionnant, et Emmanuel m’a envoyé pour vous l’émission de radio durant laquelle Monsieur Demoule raconte plein d’autres histoires de vrais faux, faux faux, faux vrais, vrais vrais.

Emmanuel me fait remarquer qu’en plus, pas mal de gens qui se sont faits bernés par ces bobards très bien ficelés sont précisément des personnes qui ont beaucoup appris du Siècle des Lumières dont je vous parlais hier.

Je vous soumets la morale de cette histoire, mes chères enfants : pour être puissant, avoir du pouvoir sur les autres, il semble qu’il vaille mieux mentir. Cependant, le mensonge est toujours découvert tôt ou tard, car il ne peut atteindre l’importance existentielle de la vérité : « L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu », disait pour résumer cela un grand penseur de votre Siècle des lumières, Monsieur François de la Rochefoucauld.

Je crois savoir par mon cher Henri que dans le sous-sol devant la Maison du Cirque, vous avez réalisée voici dix ans, malicieux que vous êtes, une opération au cours de laquelle vous avez enfouis des vrais vrais, vrais faux, faux vrais, faux faux messages à l’attention de vous-mêmes et des archéologues du futur :

Hummm, vous êtes futés les enfants : je souhaite bien du plaisir à votre mémoire et aux archéologues de 2030 et de 2050 pour savoir discerner le vrai du faux.

A demain,

Gros bisous,

Shila

Images de l’ateliers arts plastiques du Centre de Jour, séance du 19 novembre 2020

Ce jeudi 19 novembre, les enfants du Centre de Jour ont créé avec Sylvie, leur professeur en arts plastiques, des expressions stylisées du plancton, organisme vivant au cœur du projet co-réalisé avec Nicolas.

Petit récapitulatif : Recherches, croquis, dessins, modelages effectués autour du thème La couleur de l’eau et des œuvres de Nicolas Floc’h artiste en résidence en nos maisons. Merci à Daniel de s’associer à nous et de transmettre son savoir faire autour de l’argile. Merci aux enfants pour leur investissement.

(Texte et images de Sylvie)

Lettre de Shila : “L’Inde des Lumières”

Bonjour chers enfants, hier je vous souhaitais un joyeux Diwali ; c’est beau toutes ces bougies allumées n’est-ce pas ?

En France, me dit Emmanuel, l’ami de mon cher voisin Henri, existe aussi chaque début décembre une grande fête annuelle à Lyon, qui s’appelle La fête des lumières, et durant laquelle les habitants posent sur le rebord de leurs fenêtres des bougies pour éclairer leur rue à l’attention des badauds.

Malheureusement, cette grande fête qui rassemble plus d’un million de visiteurs et qui est, me dit Emmanuel, un évènement devenu réputé au-delà de vos frontières, ne pourra avoir lieu cette année en raison de ce satané virus.

Je constate que fêter la lumière a beaucoup d’importance pour vous les humains. Emmanuel me dit que ce fut au point d’intituler un siècle de votre Histoire de France : le siècle des Lumières.

C’était il y a trois cents ans : Ouille ouille ouille, c’est bien loin de nous tout ça. Et pourtant, me dit Emmanuel, ce fameux siècle continue aujourd’hui à faire parler de lui, car, si je comprends bien, c’est le moment où en lettres, en sciences, en mathématiques, il y a eu de grandes révolutions d’idées. Beaucoup de personnalités de votre pays réfléchissaient à l’époque au statut de ce qui est vrai, de ce qui est faux.

Dans mon pays, comme je vous l’ai raconté, il y a eu aussi de très grands penseurs plein de sagesse :

Mais, à la différence des français, les indiens ne sont pas venus jusqu’à chez vous pour essayer de vous convaincre qu’ils avaient raison à propos de ce qui serait vrai ou faux. Moi, l’éléphante curieuse, je trouve cela étonnant que des personnes fassent des milliers de kilomètres pour tenter de convertir d’autres personnes à des nouvelles idées qui ne sont pas les leurs.

Vous vous rendez compte chers enfants ? Quelle aventure incroyable, interminable, dangereuse devait être celle de vos ancêtres parcourant la Route des Indes afin de venir jusqu’à mon pays.

Cet effort surhumain pour venir de chez vous à chez moi, voici trois cents ans, explique je pense que ce ne fut pas seulement au nom de ses idées que le Siècle des lumières français est venu ici.

Emmanuel m’a dit que j’avais raison (Youpi !) et m’a raconté que vos grands voyageurs sont d’abord arrivés dans mon pays pour le commerce, pour les immenses richesses matérielles de mon continent. Emmanuel m’a signalé à presque cinq cents kilomètres de chez moi une ville indienne, nommée Pondichéry, qui fut le haut-lieu de l’implantation des marchands français.

L’arrivée régulière des bateaux et personnes françaises sur les rivages de mon pays voici trois cents ans, ce n’est donc pas tant l’histoire d’une rencontre entre deux peuples au nom d’une idée supérieure de la vérité qui serait bonne partout et tout le temps où que l’on vive.

Emmanuel me dit qu’il faut quand même nuancer cette observation, et m’a recommandé pour vous un livre qui montre qu’il y a quand même eu durant ce Siècle des lumières des influences de la pensée indienne sur la pensée française, et de la pensée française sur celle de mon pays.

Emmanuel m’a envoyé pour vous un article qui résume bien ces rencontres à l’époque de l’Inde des Lumières, tour à tour époque d’échanges équitables entre votre pays et le mien, puis de rapports de domination de la France sur le mien, puis finalement de relations apaisées enrichissant les deux cultures :

« L’engagement historique de l’Inde avec la France peut être compris à travers le prisme des voyageurs aventureux, des colonisateurs, des soldats et des citoyens ordinaires. C’est au XVIIe siècle qu’un gentleman français du nom de François Bernier visita l’Inde et devint le médecin de l’empereur moghol Aurangzeb, entre autres. Il a ensuite documenté sa vie dans le livre intitulé « Histoire de la dernière révolution des états du Grand Mogol », et l’a publié à Paris en 1670-1671. Ce livre connu sous le nom de « Voyages dans l’Empire moghol » a donné une description poignante du séjour de Bernier en Inde et de ses rencontres avec les Indiens locaux. Il était un grand voyageur et a vécu en Inde pendant douze ans, visitant même la région du Cachemire pendant son séjour. Un autre nom qui fait le tour des discussions sur les relations historiques de l’Inde avec la France est celui de Jean Baptiste Tavernier dont les « Six Voyages » continuent d’engager les lecteurs jusqu’à ce jour. Ces voyageurs nous donnent un aperçu clair de la vie que les gens ordinaires menaient à l’époque médiévale en Inde.

Présence coloniale française :

Les siècles suivants ont vu les Français entrer en Inde en tant que colonisateurs et combattre les guerres carnatiques massives (1746-1763) avec les Britanniques. Les guerres carnatiques peuvent être qualifiées de « guerres par procuration » entre deux puissances coloniales montantes pour la suprématie régionale. Finalement, Lord Clive et les Britanniques ont réussi en Inde et la sphère d’influence française a été limitée à quelques régions du pays comme Pondichéry, Karikal, Chandannagar et Mahe. L’engagement entre l’Inde et la France dans cette phase peut être qualifié de relation où « l’orient rencontre l’occident » et la curiosité pour la culture de l’autre grandit rapidement entre les deux pays. »

Mes chers enfants, quel voyage mouvementé à travers le temps de nos deux continents. Je vois que réfléchir à ce qui est vrai, à ce qui est faux, à ce qui est bien, à ce qui est mal, à ce qui fait gagner de l’argent, à ce qui ne le fait pas, mobilise les humains dans le monde entier, créant des rencontres parfois malheureuses, parfois heureuses.

Emmanuel me dit qu’il y a un proverbe chez vous, qui dit : « Chacun voit Midi à sa porte ». J’ai cru comprendre que cela signifie qu’il n’y a pas de vérité unique pour faire un Monde.

Vivent les vérités de chacune et chacun !

Vive la capacité de faire dialoguer les vérités des uns et des autres !

Vive l’envie d’examiner toutes vérités avec un œil curieux mais pas dupe !

Je vous embrasse très fort,

A demain,

Shila