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Lettre de Shila : “Tata, et ses liens avec la France et Hardelot”

Chers enfants,

Je sais que le second confinement va bientôt se terminer et que vous allez pouvoir vous rendre au château d’Hardelot, avec son théâtre élisabéthain.

Saviez-vous qu’au siècle dernier, la famille Tata venait régulièrement passer ses vacances à Hardelot.

Oui, je parle bien de Tata, dont vous connaissez déjà les jolis camions si joliment colorés, qui sillonnent les routes de l’Inde, en plaine comme en montagne !! Ces beaux camions qui me servent de taxi, quand je ne peux pas faire de stop !!

Cette famille Tata est à la naissance d’une entreprise de légende, très avant gardiste, a été à l’origine de l’industrie indienne dès la moitié du 19ème siècle, avec la création du groupe Tata en 1868 par Jamsetji Tata, considéré comme “le père de l’industrie indienne” :

Jamsetji Nusserwanji Tata (gujarâtî : જમ્શેત્જી નુંસ્સેર્વાનજી ટાટા), né le 3 mars 1839 à Navsari et mort le 19 mai 1904 à Bad Naueim, était un homme d’affaires indien, connu pour son travail de pionnier dans l’industrie indienne : il a fondé ce qui allait devenir le Tata Group, mais également des institutions comme l’Indian Institute of Science ou la ville de Jamshedpur.

Jamsetji Tata était aussi un soutien du Congrès national indien, présent à la première session en 1885, il pensait que l’indépendance de l’Inde n’aurait de pas de sens sans l’autosuffisance économique.

Chez Jamsetji Tata la conduite des affaires familiales participe d’une vision plus large qui restera celle de la famille par la suite : elle doit servir au développement de l’Inde tout entière. Nationaliste convaincu, l’homme d’affaires est l’un de ceux qui agissent pour combler le retard industriel de son pays. Déjà, la création de filatures dans les années 1880 se voulait une réponse au quasi-monopole des fabricants anglais sur le marché des produits manufacturés. « Achetez indien » : ce slogan fameux relayé par le Parti du Congrès devient celui de Tata. La création d’une flotte à vapeur puis l’émergence d’une industrie sidérurgique nationale obéissent à la même logique : chaque fois, il s’agit d’atténuer la dépendance de l’Inde envers la métropole. Convaincu que le savoir est la clef d’un développement durable, Jamsetji crée également un Institut de recherche pour les sciences, la santé et la technique destiné à former une élite indienne. A sa mort, il fera don de la moitié de sa fortune à un trust chargé d’investir dans plusieurs fondations scientifiques. L’industriel se distingue également par son humanité : resté simple, il porte une grande attention à ses ouvriers, qui bénéficient de conditions de travail équivalentes à celles des établissements les plus avancés d’Europe. Dans les années 1890, il est ainsi le premier en Inde à établir un fonds de retraite pour ses employés et à leur verser des indemnités en cas d’accident du travail. Chez lui, à Bombay, où il s’est fait bâtir une immense demeure, la vie obéit aux trois principes de base qui resteront jusqu’à nos jours ceux de la famille Tata : dignité, droiture, modestie.”

Jamsetji Tata était vraiment un visionnaire en fondant son entreprise sur des bases très solides sur lesquelles ses héritiers allaient poursuivre son œuvre en développant l’industrie de son pays, en aidant son pays à accéder à l’indépendance et en ayant un réel respect de ses employés.

À la mort de Jamsetji Tata, les deux tiers du capital de l’entreprise sont transmis à des œuvres philanthropiques et des fondations, dont le Tata Institute of Technology, à Bangalore, qui formera de nombreux Prix Nobel. Ce qui est bon pour Tata est bon pour l’Inde. Le destin de Tata va se confondre avec celui du pays.”

Voilà ce que disait le mahatma Gandhi sur Tata :

Gandhi a développé un respect pour les Tatas du vivant de Jamsetji Tata. « Quoi qu’il fasse, M. Tata n’a jamais cherché son intérêt personnel », écrivait-il en 1905 dans l’Indian Opinion (un journal qu’il a créé), marquant le premier anniversaire de la mort du fondateur. « Il ne s’est jamais soucié d’aucun titre du gouvernement, ni n’a jamais pris en considération les distinctions de caste ou de race… les Parsis, les musulmans, les hindous – tous lui étaient égaux. Pour lui, il suffisait qu’ils soient des Indiens… Bien qu’il possédait une richesse illimitée, il n’en dépensait rien pour ses propres plaisirs. Sa simplicité était remarquable. Que l’Inde produise de nombreux Tatas !

La famille Tata appartient à la minorité Parsi, environ 1/100 de la population indienne : les parsis ont fui la Perse au septième siècle après Jésus-Christ, fuyant l’invasion arabe, pour s’établir dans le Nord-Ouest de l’Inde :

Les parsis constituent aujourd’hui une communauté active et politiquement ouverte : ils ont participé à la lutte pour l’indépendance indienne, et se distinguent par leur esprit avisé et entreprenant, tant pour les domaines politiques – ce sont les parsis qui ont assuré en grande partie l’industrialisation de l’Inde – que dans ceux de l’éducation et de l’assistance. Leur communauté reste néanmoins fermée : on n’est Pârsî que par filiation et lien matrimonial.”

Comme je vous l’ai dit plus haut, la famille Tata avait une maison à Hardelot : le représentant de la famille Tata en France, Ratanji Dadabhoy Tata vit et travaille à Paris et passe ses vacances à Hardelot. Il a épousé Suzanne Brière, une française ; leur fils, Jehangir Ratanji Dadabhay Tata, aussi connu comme JRD Tata ou JRD était si heureux de profiter de la plage d’Hardelot, il y a plus de 100 ans !!

La famille Tata était voisine et amie de la famille Blériot dont vous connaissez l’histoire.

Louis Blériot (né le 1er juillet 1872 à Cambrai, mort le 2 août 1936 à Paris) est un aviateur français, pionnier de l’histoire de l’aviation. Il fut le premier à traverser la Manche en avion avec son « Blériot XI » le 25 juillet 1909.”

Autant vous dire que le petit JRD Tata était admiratif de l’ami de ses parents et qu’il en a profité pour faire son baptême de l’air très jeune à Hardelot. Il en a gardé une telle passion pour l’aviation qu’il est devenu le 1er aviateur indien et le père de l’aviation indienne !!

JRD Tata, né à Paris de père indien et de mère française est de nationalité française :

Son histoire est pourtant largement méconnue des français, alors qu’elle a été liée à la France :

Pionnier de l’aviation en Inde grâce à Blériot et la station balnéaire de Hardelot , JRD Tata , l’un des patrons les plus emblématiques de ce groupe, était né à Paris de mère française , Suzanne Brière, dite “Sooni”, ou “dorée”, il a servi dans l’armée française et le français était sa langue maternelle.”

« Jehangir Ratanji Dadabhai Tata, JRD, (1904 – 1993)

C’est le deuxième fils de Ratanji Dadabhov Tata et de Suzanne Brière. Il sera le premier indien à obtenir une licence de pilote et sera considéré comme le père de l’aviation indienne. Il se fait remarquer en refusant le système des pots de vin et crée la compagnie aérienne Tata Airlines en 1932 qui deviendra Air India en 1946.

De mère française, JRD est né en France où il passa de nombreuses années. Le français fut sa langue maternelle et même s’il vécut aussi en Angleterre et en Inde, il fut toute sa vie un francophile au point qu’il demanda à être enterré au Père-Lachaise. Il fit même son service militaire à Lyon dans un régiment de Spahis. Il renoncera par la suite à sa nationalité française. »

Ce qui est amusant est que la passion qu’il montra pour l’aviation a des origines bien françaises ! En effet ses parents avaient une maison à Hardelot, près de Boulogne-sur-mer et l’un de leurs voisins n’était autre que Louis Blériot. JRD, lorsqu’il avait 15 ans, était ami du fils du célèbre aviateur (le premier à avoir traversé la Manche en 1909) et les deux adolescents regardaient avec admiration Louis Blériot et son chef mécano Adolphe Pégoud décoller et atterrir sur la plage ! Et ce fut Louis Blériot qui donna son baptême de l’air à JRD ! N’est-il pas amusant de penser que Louis Blériot se trouve ainsi indirectement être à l’origine de la création d’Air India !

Si vous allez un jour à Hardelot, vous ne serez pas surpris de voir que l’une des deux grandes avenues de la ville s’appelle « Avenue des Indes ».

Vous vous rendez compte, chers enfants, que le père de l’aviation en Inde était notre voisin !!

Le 10 février 1929, il obtient la première licence de pilote attribuée en Inde. Il fonde en 1932 la première compagnie aérienne commerciale de l’Inde, Tata Airlines qui, en 1946, devient Air India, la compagnie aérienne nationale de l’Inde. Pour cette raison, JRD est surnommé le père de l’aviation civile indienne.”

 Il est aussi celui qui a dirigé le groupe Tata de 1938 à 1988, pendant un demi-siècle !! Refusant toute forme de corruption et développant le groupe, il a poursuivi l’œuvre familiale en en gardant les valeurs :

En 1938, à l’âge de 34 ans, JRD est nommé président de Tata & Sons, plus grand groupe industriel de l’Inde. Pendant des décennies, il dirige ce grand groupe de sociétés, avec d’importants intérêts dans l’acier, l’ingénierie, l’énergie, la chimie produits chimiques et l’accueil. Il est connu pour réussir en affaires tout en maintenant une haute éthique, refusant de corrompre des politiciens ou d’utiliser le marché noir.

Sous la présidence de JRD, les actifs du Groupe Tata passent de 620 millions à plus de 100 milliards de roupies (100 millions à 5 milliards de dollars US). Il a commencé avec 14 entreprises ; quand il a quitté le groupe un demi-siècle plus tard, le 26 juillet 1988, Tata & Sons est un conglomérat de 95 entreprises, soit créées par le groupe, soit avec un intérêt majoritaire.

La fondation Sir Dorabji Trust Tata est créée 1932, JRD en est son directeur pour plus d’un demi-siècle. Sous sa direction, cette fondation crée en 1941 le premier hôpital d’Asie spécialisé dans la recherche sur le cancer et son traitement, le Tata Memorial Center for Cancer à Bombay. Il a également fondé l’Institut Tata de sciences sociales (TISS, 1936), le Tata Institute of Fundamental Research (TIFR, 1945) et le Centre national des arts scéniques.

En 1948, JRD Tata lance Air India International, première compagnie aérienne internationale de l’Inde. En 1953, le gouvernement indien nomme JRD président d’Air India et administrateur au conseil d’administration d’Indian Airlines – une position qu’il conserve pendant 25 ans. Pour couronner ses réalisations dans l’aviation, JRD obtient le titre de l’Air Commodore honoraire de l’Inde.

En 1956, JRD lance un programme d’association d’employés plus étroite « avec la direction pour donner aux travailleurs une voix plus forte dans les affaires de la société ». Il croyait fermement dans le bien-être des employés et a épousé les principes d’une journée de huit heures de travail, l’aide médicale gratuite, régime des travailleurs de prévoyance et les régimes d’indemnisation des accidents du travail que, plus tard, l’Inde a adopté comme exigences réglementaires.

JRD est mort à Genève (Suisse), le 29 novembre 1993 à l’âge de 89 ans. À sa mort, le Parlement indien a été ajourné à sa mémoire, geste rarement accordé aux non-membres du Parlement. Il est enterré au cimetière du Père-Lachaise, à Paris. “

C’était vraiment un grand bonhomme ce JRD Tata, qui a fréquenté Hardelot pendant son enfance. Il a appliqué la politique de ses prédécesseurs.

En plus des écoles, des hôpitaux, des centres de formation et de recherche créés par la famille Tata, je voudrais rajouter le soutien financier, sous formes de bourses, accordé aux jeunes méritants.

Je pense à mon voisin, issu d’une famille pauvre et dalit, Mister KR Narayanan, dont je vous ai conté l’histoire, qui est devenu Président de la République Indienne.

Grâce à une bourse Tata, en 1944, KR Narayanan a pu faire ses études à Londres, dans une école prestigieuse, la London School of Economics.

Une communauté, ce n’est pas tant de soutenir ses membres les plus faibles et les plus impuissants, mais de soulever les meilleurs et les plus doués, afin de leur rendre le plus grand service au pays.

L’idée philanthropique de Jamsetji était très éloignée des notions conventionnelles et contemporaines de charité. C’est avec cette idée qu’il créa en 1892, le JN Tata Endowment, le premier bienfait Tata dans le domaine de l’éducation, et peut-être le premier du genre au monde.

Il y a plus de 125 ans, Jamsetji Nusserwanji Tata, le fondateur du groupe Tata, a investi dans la jeunesse indienne – et l’avenir d’une nation colonisée – lorsqu’il a créé la dotation JN Tata pour l’enseignement supérieur des Indiens. Première des initiatives philanthropiques de la famille Tata, la dotation a permis aux étudiants indiens, indépendamment de leur caste ou de leur croyance, de poursuivre des études supérieures à l’extérieur du pays. Dire que l’investissement a porté ses fruits serait un euphémisme :  depuis sa création en 1892, le JN Tata Endowment a soutenu génération après génération d’esprits prometteurs dans le pays…

Les premiers bénéficiaires de la dotation étaient deux femmes médecins – Freany K Cama et Krishnabai Kelavkar – que Jamsetji a personnellement choisies en raison du taux élevé de décès liés à l’accouchement, de la pénurie de femmes médecins et de la réticence des femmes indiennes à consulter des hommes médecins.

Depuis lors, les bénéficiaires de la bourse de prêt révolutionnaire comprennent l’ancien président indien KR Narayanan, les scientifiques Raja Ramanna et Jayant Narlikar, et Mehli Mehta, le célèbre violoniste (et le père de Zubin Mehta). C’est un investissement qui s’est avéré bon pour l’Inde et les Indiens.”

Depuis plus de 150 ans, l’entreprise Tata est devenue un groupe avec près de 100 filiales et concerne de nombreux domaines, allant de l’industrie à l’informatique en passant par de nombreux domaines.

Tata a racheté Jaguar et Range Rover, les fleurons britanniques !!

Chers enfants, je tenais à vous conter cette histoire de la famille Tata et des liens si intéressants avec la France et avec Hardelot, si près de chez vous.

Je vous fais de gros bisous,

A lundi,

Shila

Lettre de Shila : “C’est lui qui vient à toi, il est là : l’horizon”

Bonjour chers enfants,

Comment allez-vous ?

Envie de grands larges, d’horizons infinis pour vous aérer ?

Moi aussi, j’aspire à des territoires inconnus pour me changer les idées. Mâchouillant mes chères pousses de bambou, je me suis rappelée de l’épopée de l’incroyable aventure maritime des explorateurs et navigateurs de la Route des Indes :

Emmanuel, l’ami de mon cher voisin Henri, me dit qu’au large, très loin au Sud de mon pays, sont en train de naviguer d’extraordinaires compétiteurs, bravant les vagues immenses de ce qui est appelé, par vous les humains : l’océan Indien.

Si je comprends bien, la mer devant chez moi et sur des milliers de kilomètres, va jusqu’à des endroits très dangereux car peuplé d’immenses glaçons appelés par vous : “icebergs“.

Ouille ouille ouille, j’ai l’impression que ces montagnes de glace flottant sur le chemin des bateaux piquent autant que le caillou qui m’a embêté la patte l’autre jour :

Emmanuel me dit qu’en effet, les humains à bord de leur bateau et essayant de gagner le record de la traversée la plus rapide possible au fil des Océans de la planète appréhendent le passage dans mon océan. Emmanuel me dit aussi que vous avez rencontré le capitaine du Port de Boulogne-sur-mer, qui raconte combien toute équipée au large dès le sortir de l’avant-port est une aventure incertaine :

Pour écouter Monsieur Jérôme Latron, capitaine du Port de Boulogne-sur-mer, cliquer sur “Happy culture”, notre webradio sur la page d’accueil de notre site Internet, puis choisir “saison culturelle 2015-2016”, rubrique “Conférences du jeudi”.

Ah, chers humains sur vos frêles esquifs, je suis admirative devant tant de courage. Puissiez-vous réussir le défi que vous vous êtes donné à accomplir.

Chers enfants, je vous sais aimer composer de belles chansons, et vous avez bien raison.

J’envoie de votre part “L’Horizon” à tous les marins, fiers découvreurs de cette ligne de crête émotionnelle que vous connaissez :

« Nous n’irons pas plus loin », te dit le capitaine

Trop d’obstacles aujourd’hui pour gagner l’horizon

Des baleines épuisées gémissent sur la grève

Leur sang couvre des bouches comme autant d’hameçons

Comme autant de collines occultant l’horizon

De crêtes insensibles à l’adagio des plaines

« Je suis vraiment navré », te dit le capitaine

Et tu sens qu’il dit vrai et qu’il a le cœur bon

Dès lors la bouche vermeille d’une femme au harpon

Qui entre dans tes murs et saigne les baleines

Te fait des mois durant dédaigner l’horizon

Et lorsque tu le croises snober le capitaine

Quand tu rentres chez toi, tu te dis qu’il fait bon

Le mensonge est partout infiltré dans tes veines

Tant tu aimes goûter au sang de la baleine

Qui déborde des lèvres de la femme au harpon

Mais un jour sur ta manche tire le capitaine

Les yeux exorbités, il te dit : « Repartons »

Il est temps de sortir du sommeil des reines

Car nul ne vous attend autant que l’horizon

C’est Lob Nor qui t’espère, l’Inlandsis qui t’appelle

La Sierra Nevada qui la nuit crie ton nom

Et c’est la Grande Bleue qui rehausse le ciel

Chacun d’eux te réclame et t’offre l’horizon

Mais celui-ci t’échappe, stoppé dans son élan

Par des sommets hargneux, des vallées encaissées

Des villes au cœur de pierre aux formes insensées

Vois, la barbe te pousse et ton pas se fait lent

Et tu entends au loin les plaintes des baleines

Qui avant de finir sur la grève ont sans doute

Connu cet horizon dont seul le capitaine

Espère encore pour deux que tu croises la route

Mais un jour au silence qui monte aux alentours

Comme tes yeux se décollent, tu sais qu’on t’a laissé

Seul avec ton vieux rêve dont l’ombre est un vautour

Qui dessous tes haillons sent la chair s’assécher

Et comme en de lents cercles, il va pour t’entreprendre

Le décor s’aplanit, les courbes se défont

Tout se dégage, oui, sans doute las de t’attendre

C’est lui qui vient à toi ; il est là : l’horizon ».

Je vous embrasse chers navigateurs, chers enfants,

Bon vent !

A demain,

Bisous,

Shila

Lettre de Shila : “Chère Shila, mon voyage en Inde (construire un monde fraternel)”

Chère Shila, je t’écris pour te témoigner ce que j’ai vécu dans ton beau pays, alors que les Beatles, ainsi que des jeunes européens, venaient en Inde. Ta lettre m’a fait pensée à ma propre expérience. Chers enfants, j’espère que cette histoire vous inspirera.

Nous sommes en 1968, la France connaît des évènements exceptionnels, les étudiants manifestent, les ouvriers, les employés et même les cadres sont dans la rue et réclament de meilleures conditions de vie, de meilleurs salaires. Devant la violence des manifestations, une partie des français espère et une autre partie craint…la révolution.

Nous sommes en 1968, l’Inde compte 530 millions d’habitants et la région du Bihar sort d’une épouvantable famine qui a vu mourir deux ans plus tôt,  plus de 100 000 personnes.

Le Comité Français contre la Faim dans le Monde a mobilisé ses adhérents en les invitant à sensibiliser la population à cette catastrophe. A cette époque, j’ai 22 ans et je suis responsable de ce Comité pour le département du Pas de Calais. Depuis 1965 j’organise de vastes campagnes de lutte contre la faim qui mobilisent des centaines de jeunes dans tout le département. L’objectif est à la fois de sensibiliser la population et de récolter de l’argent pour financer les actions menées en Inde.

Parmi ces actions, celle de la vallée de Kalyan, située au Sud de Bombay, dans la région du Maharashtra. Il s’agit, dans cette région particulièrement touchée par la famine consécutive à la sécheresse, de créer un système d’irrigation durable permettant le redémarrage et le développement de l’agriculture.       

Nous sommes en 1968 et le Comité Français contre la Faim me propose de m’envoyer sur place afin de réaliser un reportage sur cette action qui se veut à la fois déterminante pour l’avenir des habitants de la vallée et exemplaire au regard des moyens engagés. Par ce reportage, le comité pourra, par le biais de sa revue, rendre compte aux milliers de donateurs, de la bonne utilisation des fonds reçus.

C’est mon premier voyage …et quel voyage ! 7000 kilomètres entre Paris et Bombay, une des plus grandes villes indiennes, peuplée aujourd’hui de plus de 18 millions d’habitants. Le trajet en autobus entre l’aéroport et le centre ville est effectué dans le silence éloquent des voyageurs, touristes pour la plupart : c’est notre premier choc émotionnel. De part et d’autre de la route, sur plusieurs kilomètres s’étalent les « slums », énormes bidonvilles faits de tôles, de cartons, de planches de bois voire de simples toiles. Ces « habitations », parfois dans un état de délabrement avancé, sont particulièrement vulnérables au vent et à la pluie et s’effondrent très souvent sur leurs occupants durant la mousson, ces périodes annuelles de pluies torrentielles. Voir près d’un million d’êtres humains entassés dans ces taudis, sans eau, sans électricité, avec pour seules ressources les quelques roupies obtenues par la mendicité, donne subitement tout son sens à mon engagement dans la lutte contre la faim dans le monde.

Le centre ville de Bombay présente un autre visage. Ce qui frappe le visiteur est l’incroyable densité de la population et l’impression d’anarchie qui semble régner. Dans certains quartiers, les voitures sont rares et la foule des piétons circule dans un désordre bruyant, entre les marchands ambulants, les vaches sacrées, les incontournables et innombrables rickshaws et les nombreux mendiants qui interpellent les passants, généralement sans grand succès. Il faut comprendre en effet que si un visiteur non averti, ému par cette personne en haillon qui fait appel à son humanité, lui donne quelques roupies, c’est très vite une dizaine de ses semblables qui l’entoureront et s’attacheront à ses pas. 

En 1968, la vie dans les villes indiennes est intense. On y circule bien sûr mais on peut aussi y manger, debout ou assis sur de petits tabourets, on peut acheter toute sorte de choses auprès d’un des très nombreux marchands ambulants qui sillonnent la ville de l’aube à la tombée de la nuit ou dans de petites boutiques alignées au long des rues. Mais dans la rue, on peut aussi y faire réparer sa bicyclette ou son rickshaw et même se faire couper les cheveux ou arracher une dent !

La nuit, la rue se peuple de mendiants et de personnes handicapées souvent amputées d’un ou plusieurs membres. Ce sont des hommes et des femmes de tout âge, mais aussi des enfants. Ils dorment à même le sol, sur de vieux cartons, au milieu des poubelles et des rats. Le plus souvent, ils ne demandent pas d’argent, ils demandent de quoi se nourrir. C’est confronté à cette réalité que l’on mesure la différence entre la pauvreté et la misère. La pauvreté permet de vivre mais n’autorise pas le superflu, la misère permet juste de survivre. A l’aube, les services municipaux sillonnent la ville pour emporter les corps de ceux qui n’ont pas survécu et pour les autres, la vie reprendra, intense et bouillonnante.

L’Inde se caractérise par l’incroyable diversité de la population. Etat laïc, c’est une mosaïque de peuples, une vingtaine de langues officielles, près d’un millier de langues et dialectes non officiels, un très grand nombre de religions dont les plus importantes sont l’Hindouisme, l’Islamisme, le Bouddhisme et le Sikhisme. Mais la diversité est aussi sociale. Si le visiteur est choqué par les « slums » et le nombre important de mendiants, il peut l’être aussi par les luxueuses demeures dignes des Maharadjas que l’on trouve aux abords de la ville. Face à ces inégalités, le peuple indien semble indifférent ou résigné. Tout comme il semble accepter la survivance du système des castes, pourtant aboli officiellement depuis 1950, qui conduit près de 15% de la population à être « hors caste ». On les appelle les « intouchables ». Ils sont mis au ban de la société et relégués aux taches dégradantes ou impures d’un point de vue religieux (boucher, pêcheur, vidangeur, gardien de cimetière, mendiant…).

Malheureusement, je ne suis que de passage à Bombay. Je n’ai donc pas le loisir de visiter cette ville tentaculaire. Je dois me contenter de découvrir rapidement le plus célèbre de ses monuments, « la porte de l’Inde », cette emblématique arche de basalte située sur le front de mer.

La route pour la ville de Poona, située à 150 km au Sud Est de Bombay, non loin de la vallée de Kalyan où je dois réaliser mon reportage, se fera en « camion stop ».

A destination je fais connaissance avec le couple qui va m’accueillir durant mon séjour dans cette région. Ils sont jeunes et dynamiques et me reçoivent avec  la gentillesse et la simplicité qui constituent les principales caractéristiques du peuple Indien. N’ayant aucune notion d’hindi, la langue officielle de l’Inde, mon anglais scolaire et l’assez bon français de mon hôtesse permettront d’intéressants  échanges, chacun étant avide de découvrir le pays de l’autre mais aussi la vie quotidienne de ses habitants. C’est à partir de ce moment que j’ai compris que ce qui nous rendait méfiants vis-à-vis des étrangers c’est précisément qu’un étranger, c’est étrange. Et ce qui est étrange inquiète et parfois fait peur, alors même que ce sentiment change avec la connaissance. C’est pourquoi je ne cesse de conseiller de voyager, d’aller à la rencontre de l’Autre, de l’Etranger, du Différent. Apprendre à le connaître, partager des moments de vie, agir ensemble est le meilleur moyen de découvrir toutes les richesses de la différence. Cette conviction va guider mes choix ultérieurs et m’amènera à découvrir et à faire découvrir bien d’autres pays, bien d’autres peuples.

Mais nous sommes en 1968 et je dois maintenant rejoindre la vallée de Kalyan, là où deux ans plus tôt la sècheresse a provoqué une famine ayant entraîné la mort de milliers d’habitants                                    

Depuis, le Comité Français contre la faim a entrepris, avec le soutien des autorités locales et la participation active des habitants, d’importants travaux d’irrigation  destinés à stocker l’eau de pluie qui s’abat sur la vallée durant la mousson afin d’être en mesure d’alimenter les canaux d’irrigation à la saison sèche. En 1968, ces travaux sont bien engagés et à défaut de grues, de bulldozers et autres d’engins de terrassement en nombre suffisant,  ce sont des dizaines d’ouvriers qui s’affairent à creuser les canaux et à construire le barrage. Ce sont des milliers de tonnes de terre qui sont déplacées par une population locale qui se réjouit déjà à l’idée de transformer cette vallée inhospitalière en une zone agricole féconde susceptible de nourrir durablement la population.

Ma visite sera l’occasion d’une réception par les autorités de la ville auxquelles se sont joints des représentants des habitants. Le repas, traditionnel, est composé de riz, de pommes de terre, de divers légumes dont l’immanquable poivron. Le tout est nappé d’une sauce  savamment élaborée ou dominent le curry et une quantité d’épices impressionnante, beaucoup trop pour mon délicat palais de jeune occidental.

Le soir, je suis invité à un concert de musique traditionnelle indienne. Assis en tailleur, dans la position du lotus, je suis au premier rang, juste devant le petit orchestre. Aucun des instruments utilisés ne m’est connu. J’apprendrai qu’il y a, entre autres instruments bizarres, un sârangî, instrument à archet, un sitar, proche de la guitare, et l’inévitable tampourâ qui va donner la note basse tout au long du concert appelé raga. Les airs semblent appréciés de l’assistance qui applaudit régulièrement. Par politesse, j’applaudis également mais je dois reconnaître qu’après deux heures de concert, ma qualité d’écoute est quelque peu altérée par  la position du lotus qui commence à être véritablement inconfortable. Le concert durera trois heures…

Ce séjour en Inde m’aura beaucoup appris. Il m’aura ouvert à une autre culture et conforté dans l’idée qu’il est important de regarder autour de soi. De ne pas se contenter de voir ce qui nous entoure, ce qui règle nos vies et apparaît comme immuable et universel. Ce n’est pas souvent le cas, la démocratie et la liberté ne sont pas universelles, pas plus que la sécurité sociale et la télévision pour tous. On ne mange pas à sa faim partout dans le monde et dans beaucoup de pays il ne suffit pas d’ouvrir un robinet pour avoir de l’eau. Aujourd’hui comme hier, s’ouvrir au monde permet d’en découvrir les richesses et de mieux comprendre les autres cultures. C’est un pas important qui favorise la tolérance et qui autorise l’espoir d’un monde plus fraternel. 

Je t’embrasse,

Francis en Pendjabi, vêtement traditionnel indien, à l’origine du « pyjama ».

Lettre de Shila : “L’éléphant endormi (un air d’Italie)”

Bonjour chefs enfants,

Avez-vous bien dormi cette nuit ? Moi, je me suis reposée comme rarement. Hier soir, au crépuscule, une douce chanson venait de la maison de mon cher voisin Henri. C’était dans une langue que je ne connaissais pas ; Henri m’a dit que c’est de l’italien :

Cela m’a tellement calmé, apaisé, que je me suis assoupie, et j’ai fait de très très beaux rêves, dans lesquels vous étiez bien entendu.

Henri m’a raconté les paroles de cette belle chanson, écrite et composée par Signor Paolo Conte et intitulée « Sonno elefante » (dans votre langue, ça veut dire « Je suis un éléphant ») :

« Sonno lontano

Vieni qui

Rimani vicino a me

Fammi volare

Tra le montagne

Sopra le dune

Senza guardare

Senza pensare più

Senza capire più

Sonno gigante

Sonno elefante

Distenditi quassù

Sonno, patriarca meraviglioso

Arcaico nuoto nell’acqua cupa

Sonno munifico

Tu, sonno, sei magnifico

Cipria sull’aria che

Vibra di magico

Mandarino, sei profumato

E santo

Desiderato davvero tanto

Tutto dirupa

È friabile e desertico

Sonno di nuvola

Sonno di cupola

Sonno lontano

Vieni qui

Rimani vicino a me

Fammi volare tra le montagne

Sopra le dune

Senza guardare

Senza pensare più

Senza capire più

Sonno gigante

Sonno elefante

Distenditi quassù »

« Je dors

Venez ici

Reste près de moi

Laisse-moi voler

Dans les montagnes

Au-dessus des dunes

Sans regarder

Sans plus réfléchir

Sans plus comprendre

Sommeil géant

Éléphant endormi

Allongez-vous ici

Dors, merveilleux patriarche

Nage archaïque dans l’eau sombre

Sommeil abondant

Toi, dors, tu es magnifique

Poudre sur l’air qui

Vibre de magie

Mandarin, tu es parfumé

Et saint

Vraiment désiré

Tout s’écroule

C’est friable et désertique

Nuage de sommeil

Dôme sommeil

Je dors

Venez ici

Reste près de moi

Envole-moi dans les montagnes

Au-dessus des dunes

Sans regarder

Sans plus réfléchir

Sans plus comprendre

Sommeil géant

Éléphant endormi

Allongez-vous ici »

Hummm, c’est aussi doux, sucré que mes chères pousses de bambou.

Henri m’a passé un autre morceau de Signor Conte, intitulée « India », et qui parle de mon pays :

« India
Dal dolce ambrato color
Guardi l’amor
Come un signor
India

Che sembra sia
Copiato in cartoleria
Da una decalcomania

Fuori grida l’indiana città
Attualità
Velocità
India
Un sorriso ha
Fra i tuoi capelli di dea
Una selvaggia azalea

E il mondo colonial
Si crede intellettual
Come un teatro in silenzio

E il mondo colonial
Si crede spiritual

Ah india
E raffinata poesia
Lascia che sia
La storia tua
Seta
Del dondolio
Delle movenze d’oblio
Dell’orientale fruscio

E il mondo colonial
Si crede spiritual

India
Dolce aromatica dea
Tu sei l’idea
Di un’azalea
India 
»

« Inde

De couleur ambrée douce

Regarde l’amour

Comme un Mister.

Inde

Ce qui semble être

Copié en papeterie

À partir d’un autocollant

En dehors de la ville indienne crie

Actualité

La vitesse

Inde

Un sourire

Dans tes cheveux de déesse

Une azalée sauvage

Et le monde colonial

Il se croit intellectuel

Comme un théâtre silencieux

Et le monde colonial

Il se croit spirituel

Ah Inde

Et poésie raffinée

Laisse faire

Ton histoire

Soie

Du balancement

Des mouvements d’oubli

Bruissement oriental

Et le monde colonial

Il se croit spirituel

Inde

Déesse douce aromatique

Tu es l’idée

D’une azalée

Inde. »

C’est magnifique cette poésie, ces notes qui invitent à la rêverie, et qui tente de réconcilier une mémoire douloureuse, celle du passé colonial.

Henri en a parlé à son ami Emmanuel. Emmanuel, lui aussi, aime beaucoup Signor Conte. Sa chanson préférée s’appelle « Max » ; elle raconte un ami qui n’est plus, mais dont le souvenir reste cher au cœur :

« Max era Max

Pi tranquillo che mai

La sua lucidit

Smettila, Max

La tua facilit

Non semplifica, Max

Max

Non si spiega

Fammi scendere, Max

Vedo un segreto

Avvicinarsi qui, Max »

« Max était Max

Plus silencieux que jamais

Sa clarté

Arrête ça, Max

Ton aisance

Ça ne facilite pas les choses, Max

Max

Ce n’est pas expliqué

Laisse-moi tomber, Max

Je vois un secret

Viens plus près ici, Max »

Il n’y a pas beaucoup de paroles, mais qui en disent long sur les sentiments. Beaucoup d’harmonies, de mélodies instrumentales : Emmanuel dit que c’est pour mieux faire ressentir la légèreté des rêveries, fussent-elles nostalgiques.

Bravo cher Signor Conte.

Bravo cher Signor, votre voix est aussi profonde à mes oreilles que celle de Mister Leonard Cohen.

Bravo pour votre inspiration si belle à vivre et à aimer.

A demain chers enfants,

Faîtes de beaux rêves,

Bisous,

Shila

Lettre de Shila : “Sur les pas de Leonard Cohen en Inde”

Chers enfants,

Je ne sais pas si vous allez bientôt avoir la possibilité de voyager un peu avec un confinement moins strict, mais je vous propose de suivre Leonard Cohen, ce chanteur extraordinaire, dont la voix de baryton résonne en nous, cette voix qui nous a enchantés depuis un demi-siècle.

Sa voix basse a touché des gens de toutes générations et de nombreux pays.

Comme je vous l’ai dit, dans ma lettre envoyée voici quelques jours, chez nous, les éléphants, nous avons aussi notre langage et nos modes de communication, avec des sons très bas, (si bas que les humains ne peuvent pas les entendre) que nous pouvons nous faire entendre à plus de cinq kilomètres :

Les éléphants, qui sont sociables, sensibles et intelligents, communiquent entre eux par le toucher, l’odorat et la gestuelle, mais surtout par des sons. On pense aussitôt au barrissement lancé par la trompe, mais la plupart des sons produits par les éléphants proviennent de leur gorge et sont si bas que nos oreilles ne peuvent pas les entendre. En revanche, nous pouvons les enregistrer et les rendre audibles à nos oreilles. Ces infrasons sont si bas que leurs vibrations transmises par la terre peuvent être entendues par d’autres éléphants au-delà de 5 kilomètres. Ils peuvent ainsi s’avertir les uns les autres à longue distance d’un danger possible ou bien faire savoir où de l’eau est disponible. En communiquant de cette façon, il est également possible pour une femelle de trouver un étalon ou pour deux mâles en musth, de se tenir à l’écart de la route de l’autre. Ils peuvent également appeler à l’aide ou simplement rester en contact.”

Leonard Cohen, par sa musique, avait aussi cette capacité d’atteindre des récepteurs que peu de musiques peuvent toucher :

Pas n’importe quelle musique bien sûr, seulement ces airs, ces chansons et ces accords qui sont brunis dans le creuset le plus profond de l’existence humaine. Ce que Leonard Cohen avait décrit à David Remnick comme « quelque chose de profond… si l’esprit est sur vous, cela touchera les autres récepteurs humains ».”

Mais comment expliquer le séjour de Leonard Cohen, trente ans après les Beatles, dans mon pays, l’Inde, en fin d’année 1998 ?

Ratnesh Mathur l’a rencontré à Bombay (Mumbai) et a liée amitié avec lui ; Leonard Cohen avait lu des livres de Ramesh Balsekar, durant son séjour au monastère zen du Mount Baldy, près de Los Angeles. Il a décidé de venir le rencontrer en Inde. Mon cher voisin Henri m’a envoyé pour vous un article qui raconte toute l’histoire :

Lorsqu’il est arrivé en Inde en 1998, Leonard Cohen était déjà un moine zen. Il avait passé cinq ans en méditation profonde et en silence avec le gourou zen Roshi à Mount Baldy, près de Los Angeles. Cela faisait dix ans qu’il n’avait pas enregistré de musique nouvelle ou joué. Le gourou du folk et de la poésie des années 1960 était complètement sorti de la vie publique. Au lieu de cela, sa quête de toute une vie pour la connaissance et la paix intérieure avait complètement consommé son temps et son attention. Il a été conduit à Bombay par sa curiosité pour rencontrer Balsekar, qu’il a lu dans son monastère.

Cohen a passé une grande partie de 1999 et 2000 à Bombay, puis a fait de brèves visites jusqu’en 2003. C’était toujours dans un seul but – assister aux satsangs quotidiens du matin de Balsekar et passer du temps avec l’enseignant. Beaucoup de ces conversations pendant le satsang ont été conservées dans des enregistrements audio et vidéo par les dévots de Balsekar. Entre les enseignements bouddhistes de Roshi et les enseignements Vedanta de Balsekar, Cohen a finalement trouvé la paix intérieure qu’il avait recherchée toute sa vie adulte. L’excellente biographie de Sylvie Simmons, I’m Your Man, l’explique très bien. Il a recommencé à écrire de la poésie et à dessiner dans son livre d’art.

Certains dimanches matins, Cohen nous a emmenés aux satsangs de Balsekar. C’étaient des discussions de style questions-réponses Vedanta au cours desquelles la philosophie de Balsekar semblait avoir des réponses à toutes les grandes questions de la vie. La clarté de pensée de l’enseignant et son enseignement en anglais avaient attiré de nombreux chercheurs occidentaux. Pendant la plupart des séances, Cohen était assis calme mais attentif. Au fur et à mesure que l’amitié entre Cohen et Balsekar se développait, ils passaient également du temps seuls le soir, loin des dévots du satsang.

La philosophie indienne n’était pas nouvelle pour Leonard lorsqu’il s’est rendu pour la première fois en Inde en 1998. Sa compréhension de la pensée bouddhiste et védanta lui a permis de mieux comprendre la vie quotidienne de l’Inde. Il était au milieu de la soixantaine et n’avait pas envie de voyager, mais il tenait à connaître le Mumbaikar moyen. Le chaiwallah, le personnel de nettoyage de l’hôtel et les chauffeurs de taxi étaient les Indiens qui l’intéressaient le plus. Il a poliment refusé les invitations de l’élite de Mumbai, qu’il rencontrait parfois au club ou au satsang.”

D’après ce qui nous est dit, Leonard Cohen s’était imprégné de la tradition indienne, dans les textes très anciens des upanishads et de la Baghavad-gita qui est la partie centrale du poème épique Mahabharata, dont je vous ai parlé.

Chers enfants, il y a de quoi perdre son sanskrit, pour une éléphante très lettrée, mais je ne puis qu’admirer la démarche de ce grand poète et chanteur qu’est le mahatma Leonard Cohen, homme toujours en quête de connaissance et de paix intérieure, s’intéressant à ce qui fonde la différence entre les humains et les respectant profondément.

Mon cher voisin Henri m’a envoyé pour vous un bel article l’honorant à sa mort, il y a déjà quatre ans.

Vous y trouverez quelques unes de ses extraordinaires chansons.

Chers enfants, le thème de votre année En vérités est un thème formidable à approfondir en ces temps qui courent, et la vie de Leonard Cohen nous est un bel exemple de continuelle recherche de la vérité profonde dans des civilisations très différentes.

Je vous fais de gros bisous,

A demain,

Shila

Les Maisons invitées par la Fondation Daniel et Nina Carasso à statuer sur les candidatures de l’appel à projets “Médiations et démocratie culturelle”

Ce 27 novembre, notre association était invitée par la Fondation Daniel et Nina Carasso sous l’égide de la Fondation de France à participer au jury désignant les lauréats de l’appel à projet Médiations et démocratie culturelle, dont on trouvera ci-après le paragraphe introductif :

Nous sommes ravis de vous annoncer l’ouverture de notre nouvel appel à projets « Médiations et démocratie culturelle », territorialisé sur les Hauts-de-France, qui s’inscrit dans notre axe Art Citoyen. Cet appel s’adresse à des collectifs formels ou informels qui porteront un projet artistique commun. Nous souhaitons contribuer à l’émergence et au développement de projets artistiques qui correspondent à la vision de la démocratie culturelle en créant les conditions d’une réelle participation citoyenne dès leur genèse et tout au long de leur réalisation.”

Deux cents cinquante candidatures, issues d’associations, de collectifs citoyens, de collectivités territoriales, d’établissements artistiques et culturels répartis sur les quatre départements de notre région ont répondu à cet appel.

Ce 27 novembre, vingt-deux candidatures étaient examinées lors de la phase finale de ce processus de sélection.

Douze dossiers ont été retenus ; les lauréats seront informés par la Fondation de leur dotation à la mi-décembre.

Un grand merci à la Fondation, fidèle soutien de notre programme artistique et culturel, pour cette nouvelle marque de confiance, bravo aux lauréats pour leur proposition permettant aux habitants des territoires des Hauts-de-France de créer avec des artistes, des artisans, des équipes municipales ou des services départementaux, régionaux ou de l’Etat, des établissements scolaires, des musées des actions collectives renforçant la vitalité de notre démocratie.

Atelier avec Nicolas

Ce 26 novembre, Nicolas est venu animer l’atelier des enfants de la Maison Vive.

Au programme : découverte de livres sur les différents planctons, vidéo de plongée de Nicolas, nous avons eu la chance de pouvoir découvrir avec Nicolas la poudre de plancton (pigment) et l’avons testée en peintures.

Chouette expérience pour tous.

(Texte et images de Sylvie, professeure en arts plastiques de la Maison Vive).

Lettre de Shila : “”En vérités” : démêler le vrai du faux”

Chers enfants,

Comment allez-vous pendant ce reconfinement ? Je sais que vous êtes plus libres que lors du premier confinement et que vous êtes heureux de vous retrouver avec vos camarades à l’école.

Je sais que le thème de l’année culturelle est “en vérités” et je peux vous dire, moi l’éléphante philosophe, que je ne cesse de ruminer ce thème passionnant :

Je suis avec intérêt ce qui se passe dans mon pays et aussi dans le Monde. Je me suis réjouie de l’élection de Kamala, cette dame dont la maman était ma voisine, originaire de l’état voisin du Tamil Nadu :

J’ai été très triste de savoir que le Président perdant des États-Unis l’ait traitée de monstre. Il a également affirmé que son prédécesseur à la Maison blanche, Mister Obama, n’était pas né aux États-Unis !!

J’ai entendu dire que ce président dit que la presse de son pays ne colporte que des fake news, des mensonges et que lui seul dit la vérité !!

Mais vous savez, chers enfants, il nous faut garder l’esprit critique et essayer de démêler le vrai du faux.

Je sais que ce président sait utiliser les réseaux sociaux pour transmettre ses messages, il envoie des centaines de tweets qui sont lus et retweetés par milliers !!

Mais une étude scientifique très intéressante faite dans son pays nous met en garde.

Je vais vous raconter une histoire qui nous en dit long sur le pouvoir du mensonge et reviens pour cela dans mon cher pays, à une époque très lointaine, avant même l’empereur Ashoka.

Un jeune empereur ; Alexandre le grand, veut envahir le Nord de l’Inde. Il était empereur dès l’âge de 22 ans. “Alexandre le Grand ou Alexandre III, né le 21 juillet 356 avant Jésus-Christ à Pella et mort le 11 juin 323 avant Jésus-Christ à Babylone, est un roi de Macédoine et l’un des personnages les plus célèbres de l’Antiquité.” Quand il est mort, Alexandre n’avait pas 33 ans !!

L’Eté et l’Automne 327 furent occupés à rassembler, au sud de l’Hindou-Kouch, une armée gréco-macédonienne et cosmopolite de 120 000 hommes, dont de nombreux marins venus d’Égypte et de Phénicie. Alexandre s’apprêtait en effet à « conquérir l’Inde », et cette expédition constitue encore un mystère.

L’armée gréco-macédonienne et cosmopolite poursuit son périple en Asie centrale, achevant de conquérir l’empire perse, qui disparaît définitivement en 327 avant Jésus-Christ. Alexandre se tourna alors vers l’Inde du nord. Parvenu aux pieds de l’Himalaya, il remporte une ultime bataille sur la rivière Hydaspes (Nord du Pakistan actuel).

Epuisée, son armée au bord de la sédition le presse de faire demi-tour. Alexandre, qui aurait bien volontiers continué toujours plus loin à l’Est, consenti à rebrousser chemin. A la tête de son armée, il suivit le cours de l’Indus jusqu’à la mer d’Oman, avant d’entamer une pénible traversée du désert de Gédrosie (en Iran). En 324 avant Jésus-Christ, il était de retour à Babylone, sa nouvelle capitale.

Alexandre le grand planifiait de nouvelles conquêtes dans le golfe persique et en orient, lorsqu’il mourut subitement en 323 avant Jésus-Christ, âgé de seulement 32 ans, probablement victime de son alcoolisme. Convaincu de sa nature divine, il s’était mis à régner en tyran. Ayant négligé de mettre sur pied un gouvernement central pour maintenir la cohésion de son empire, celui–ci sombra rapidement dans l’anarchie.”

Mystère en effet autour de la conquête du Nord de l’Inde par Alexandre en 327 avant Jésus-Christ ; Alexandre a une idée de l’Inde qui tient du mythe et de la légende, d’après les écrits fabuleux de Ctésias de Cnide, un écrivain de son époque :

« Convoitise d’Alexandre pour une contrée énigmatique et magique :

Si Alexandre n’a pas accordé foi à toutes les affabulations de Ctésias, nul doute cependant que l’Inde à ses yeux représentait pour une part la terre qui pouvait receler le secret ultime des confins du monde. Et si elle a pu l’aimanter comme elle le fit, c’est peut-être moins par l’intérêt stratégique et militaire qu’elle constituait que par la richesse imaginaire qu’évoquait cette énigmatique contrée, surchargée d’images et décrite comme le foyer d’une nature radicalement autre, fascinante, primitive et magique.

L’Inde de Ctésias est peinte comme une terre d’enchantement :

La nature y transgresse toutes ses lois et donne sa mesure dans la démesure : le soleil y apparaît dix fois plus grand qu’ailleurs ; les moutons et les chiens y ont la taille des ânes occidentaux, les brebis et les chèvres ont une queue large d’une coudée qui traîne par terre et empêcherait que les femelles soient saillies sin on ne la leur coupait.

Les palmiers des Indes ainsi que leurs dattes sont trois fois plus gros que ceux de Babylone ; les fourmis y sont de la taille d’un renard. Une source donne du vin, et ailleurs, c’est d’un rocher que coule un fleuve de miel. Une autre source encore donne une eau qui, une fois puisée, se fige comme du lait caillé et rend fou celui qui en boit, si bien qu’il se met à délirer et à raconter tout ce qu’il a accompli.

Prodigieuse également cette fontaine où les Indiens les plus en vue plongent en s’y lançant les pieds en avant, et que l’eau renvoie en l’air. Et cet arbre, le parébos, qui attire à lui tout ce qu’on dépose à proximité, tel que l’or, l’argent et tous les autres métaux ; et qui attire aussi tous les oiseaux qui voltigent trop près de lui, voire les chèvres et les moutons.

Hommes à tête de chien, Pygmées et autres mirabilia :

Cynocéphales :

L’Inde concentre en elle mirabilia et prodiges Elle présente tous les « lieux communs » de la paradoxographie (récits de merveilles) antique. On y rencontre donc aussi, naturellement, des êtres étranges, comme les cynocéphales, hommes à tête de chien qui, pour tout langage, ne savent que japper. Ils ont tous une queue, semblable à celle des chiens mais plus longue et plus touffue, et ils s’accouplent à leurs femmes à quatre pattes.

Enfin – tant cette ambivalence est représentative des croyances grecques –, ce sont des êtres justes qui vivent fort longtemps. Dans les montagnes de l’Inde vit une population de trente mille âmes dont les bébés viennent au monde le crâne garni de cheveux blancs qui ne s’obscurciront qu’à partir de l’âge de trente ans. Ces gens possèdent huit doigts à chaque main et à chaque pied et ont des oreilles qui couvrent leurs bras jusqu’aux coudes, cachant même tout leur dos ».

Comme il est dit plus haut, Alexandre faisant face à la rébellion de son armée gréco-macédonienne épuisée, qui ne veut plus avancer, terrorisée d’avoir dû affronter les éléphants de combat, pluies torrentielles de la mousson, est obligé d’arrêter la conquête. Il décide de rebrousser chemin.

Mais avant de faire demi-tour, Alexandre ordonne de fabriquer des mangeoires à chevaux, des mors, des armes d’une taille et d’un poids extraordinaire. Evidemment, ce sont de gros mensonges destinés à faire croire à ses ennemis qu’il est à la tête d’une armée de géants. Et ça marche ! La fin d’un des plus grands empires de l’Histoire du Monde, l’empire d’Alexandre, ne s’explique que par la disparition de son chef, pas parce que des ennemis auraient pris le dessus sur son armée. Je pense qu’ils avaient trop peur de tomber sur des géants !!

Cette histoire d’Alexandre le Grand nous montre comment, à une époque si lointaine, le bluff, la capacité à faire croire de fausses vérités, avait une telle importance. Il n’est pas toujours pas simple pour les historiens de nous compter cette histoire, faite de mythe, de fable, de légende et de réalités …

Henri m’a dit qu’une personne qui écrit beaucoup, Monsieur Pierre Bayard, s’est intéressé comme moi à toutes ces fictions et réfléchit sur le vrai et le faux :

Dans son nouveau livre, « Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? », Pierre Bayard suggère que les « vérités alternatives » ne sont pas toutes aussi nocives que les élucubrations de Trump. Selon lui, la fable sert la littérature, mais aussi la science. Et souvent elle nous aide à vivre.”

Je dois vous dire, chers enfants, que je compte sur vous pour démêler le vrai du faux, car plus je réfléchis, plus je me rends compte que se construire “en vérités” n’est pas si simple.

Je vous fais de gros bisous,

A lundi,

Shila

La couleur de l’eau selon la Maison Vive

Ces dernières semaines, les enfants de la Maison Vive ont créé avec Sylvie, leur professeur en arts plastiques, des expressions stylisées du plancton, organisme vivant au cœur du projet co-réalisé avec Nicolas.

Récapitulatif des ateliers de la Maison Vive, autour des œuvres de Nicolas Floc’h artiste en résidence aux Maisons sur le thème la couleur de l’eau : découverte, analyses, dessins, modelage.
La plupart des enfants découvraient pour la première fois l’argile et le modelage. Apprivoiser la terre et quelques outils. Les enfants ont pris beaucoup de plaisir avec celle-ci.

(Texte et images de Sylvie).