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Lettre de Shila : “A l’état sauvage”

A l’attention des enfants et des équipes de la part de M. Henri Villeneuve, membre de notre Conseil d’administration.

Henri voisine d’année en année non loin de chez Shila et lui a parlé de vous : Shila est très intéressée et souhaite converser avec vous, malgré sa timidité, tant elle vous apprécie d’ores et déjà selon les  dires élogieux d’Henri.

Etes-vous d’accord pour dialoguer avec cette créature de plusieurs tonnes ?

Henri et Emmanuel, directeur adjoint aux affaires culturelles de notre association, seront vos porte-parole.  Shila vous répondra sans fautes.

Bonjour chers enfants,

J’ai appris par mon cher voisin Henri que vous pouviez reprendre l’école lundi, je suis sûre que vous êtes pour la plupart ravis de cette chance tant vos camarades après de longs mois de séparation ont dû vous manquer.

Ici, je me promène sur les chemins du Kerala et je pense à ma copine Jis, qui vous écrit de temps en temps pour vous raconter son expérience de scientifique. Jis a beaucoup marché à la découverte de contrées peu fréquentées par les humains, ce que l’on appelle « la vie sauvage ».

Quand je regarde en direction de mes montagnes, je pense aussi à mes cousines et cousins qui, contrairement à moi, ne sont pas domestiqués et habitent les forêts.

Vous le voyez, autour de moi, il est souvent question de vivre avec des êtres à l’état sauvage, et cela n’est pas forcément facile : je vous ai raconté par exemple la triste histoire du meurtre de l’éléphante enceinte, tuée par des exploitants qui piègent les alentours de leur domaine pour lutter contre les animaux venant de la forêt.

Cela me fait réfléchir : à quelles conditions est-il possible de vivre en harmonie avec tout ce qui n’est pas domestiqué par l’homme ?

Dans mon pays, à 1752 kilomètres de chez moi, habite une tribu sur une île dans le Golfe du Bengale, nommée « Les sentinelles ».

Cette tribu de quelques centaines de personnes est célèbre car réputée « la plus agressive au monde » ; cela veut dire qu’il ne faut surtout pas s’approcher d’elle sous peine de mourir transpercé par des flèches. Emmanuel, l’ami de mon voisin Henri, m’a envoyé pour vous un article qui recense à travers le monde les tribus supposées n’avoir jamais été en contact avec les humains.

Mes chers enfants, le simple fait que ces tribus soient prises en photo dans l’article, et que les journalistes les mentionnent, prouve que ce “jamais” relève du fantasme. Les humains aiment régulièrement croire qu’il existe encore sur notre planète des endroits inexplorés.

A propos de la tribu des sentinelles dont j’aimerais vous parler : encore une fois, je pense qu’il faut se méfier de la xénophobie dont je vous parlais dans ma lettre sur Mister Kipling. Vous vous rappelez de la xénophobie ? C’est la peur de l’étranger, de l’étrangeté, de tout ce qui n’est pas comme ce que nous supposons « normal ». Et bien les sentinelles ont eu une histoire très triste avec les premières personnes blanches cherchant à entrer en contact avec elle. Et pour cause : le projet était de les kidnapper pour en faire des sortes d’esclaves. Emmanuel m’a recommandé un article qui explique bien cette première rencontre cruelle.

Depuis, la tribu tire avec ses arcs et ses flèches, ses sagaies, dès qu’elle voit un étranger se rapprocher du rivage, et cela peut mener au drame comme ce fut le cas de ce jeune américain, qui voulait à tout prix convertir les sentinelles à sa religion.

Mon pays, l’Inde, a eu la grande sagesse de décider de ne jamais tenter de venir sur cette île et a décidé aussi de la défendre contre toutes invasions, considérant que même si nous ne connaissons pas bien les sentinelles, ce sont des citoyens qui ont des droits comme tout autre indien.
Il faut dire que cette sagesse est inspirée par des personnes qui font le même métier que Jis, en l’occurrence Miss Madhumala Chattopadhyay, qui a fait partie de l’équipe de scientifiques cherchant à se présenter aux sentinelles comme des personnes douces, et pleines de compréhension.

Voyez-vous chers enfants, parfois il est meilleur de s’abstenir de vouloir à tout prix la relation avec l’autre, car ce serait irrespectueux et peut faire du mal à chacun. Je pense que c’est particulièrement vrai avec l’état sauvage : si nous désirons tant le découvrir car il est plein de mystères, c’est une envie qui n’est pas raisonnable car propice à beaucoup de malentendus, voire de destruction.

Mieux vaut se dire que le Monde peut bien vivre même si nous n’y sommes pas partout, tout le temps. Après tout, notre bonne vieille planète a d’après les scientifiques quatre milliards et demi d’années, et nous autres les éléphants et les humains sommes apparus sur Terre bien après sa naissance, il y a quatre à cinq millions d’années (les mammouths) et sept millions d’années pour les plus anciens de vos ancêtres. Après tout notre bonne vieille planète devrait s’éteindre d’ici sept milliards cinq cent millions d’année, quand notre espérance de vie n’est que de quatre-vingts ans, éléphants comme humains.

Je vous embrasse,

A lundi,

Shila