Lettre de Shila : “La culture des hévéas, arbres qui pleurent, autour de moi, produisant le caoutchouc”

Chers enfants,

Je sais que vous utilisez beaucoup d’objets en caoutchouc, des gommes pour effacer les erreurs de crayon, les jouets, les bottes, que essuyez sur le tapis en caoutchouc… , des gants de protection, des ustensiles de cuisine… , des matelas en latex, etc.

Les voitures et les minibus que vous prenez ont des pneus et de nombreuses pièces (durites, joints, silent blocs ,… ), ; tout en caoutchouc.

Par contre, pour ce qui est des doudous, je pense que le caoutchouc n’est pas aussi doux que la laine !!

Je ne vous ai pas dit que je suis entourée de plantations d’hévéas, arbres produisant le caoutchouc.

En langue quechua, langue amérindienne, “cao” (bois) et “tchu” (qui pleure) : voilà l’origine du mot caoutchouc. Ici au Kerala, on l’appelle “rubber” (en anglais) et l’hévéa est appelé “rubber tree“.

Le bois qui pleure, c’est une belle description de ce pauvre arbre que l’on saigne pour en tirer le latex !!

Mon village de kurichithanam fait partie du Kottayam district, qui est mondialement connu pour la culture du caoutchouc naturel.

Le siège du Rubber Board of India est à Kottayam, à vingt-huit kilomètres de chez moi. C’est l’institut indien pour la recherche et le développement global de l’industrie du caoutchouc en Inde. L’institut indien de recherche sur le caoutchouc (RRII) se trouve sur une colline à quelques minutes de Kottayam à Puthuppally.

Autant vous dire, chers enfants, que je suis bien placée pour vous donner des explications sur les hévéas qui pleurent un lait blanc, le latex, qui est la base du caoutchouc naturel.

L’hévéa est arrivé en Inde par Mister Henry Wickam, à la fin du dix-neuvième siècle, puis au Kerala, par Mister Murphy.

L’hévéa brasiliensis, comme son nom l’indique, nous est arrivé d’Amérique du Sud, du Brésil où les européens l’ont découvert suite aux expéditions de Christophe Colomb.

L’hévéa a besoin d’un climat tropical, il est heureux de vivre avec une température variant entre vingt-cinq et trente-cinq degrés et beaucoup d’eau !!

L’hévéa aime les collines du Kerala, on le trouve jusqu’à environ neuf cents mètres d’altitude, puis il laisse la place aux plantations de thé au dessus de mille trois cents mètres d’altitude !

Le Kerala est un climat idéal pour sa culture.

Le Kerala produit actuellement plus de quatre-vingt-dix pour cent du caoutchouc naturel en Inde. La culture de l’hévéa a commencé en 1902, et s’est surtout développée à partir des années 1940. Les plantations d’hévéas couvrent vingt pour cent de la surface de l’état . Si on dit que le poivre est l’or noir du Kerala, le caoutchouc en est l’or blanc (la couleur du latex) :

Le caoutchouc a littéralement  révolutionné  le secteur agricole du Kerala depuis sa création au début des années 1900. Le caoutchouc était plus ou moins synonyme de stabilité financière pour une population qui avait du mal à subsister avec les récoltes et les prix alors disponibles. Sans oublier que les hévéas n’ont pas trouvé très difficile de prendre la place des cocotiers et d’occuper leurs espaces dans et autour de la partie centrale du Kerala.”

Comme je vous l’écrivais, Kerala signifie littéralement “pays des cocotiers “.

Je peux vous dire qu’autour de chez moi, c’est aussi le pays du caoutchouc, avec toutes ces plantations d’hévéas !!

Joy, le beau frère de mon cher voisin Henri, cultive les hévéas, et comme vous pouvez le voir sur la vidéo, il saigne l’écorce de l’arbre, tôt le matin, pour en récolter la sève, qui est le fameux latex.

Le latex va ensuite être mélangé à l’eau et à une dose d’acide formique, et ainsi se coaguler.

Joy va ensuite prendre cette pièce coagulée pour la passer dans une presse, et obtenir une plaque (“sheet”) de caoutchouc. Les plaques de caoutchouc seront ensuite séchées au soleil, plusieurs jours avant d’être fumées et noircies à la fumée de bois.

Si vous venez me visiter, vous verrez ces feuilles de caoutchouc, sécher sur un fil à linge, devant les maisons voisines.

Lorsque les plaques de caoutchouc naturel sont sèches et fumées, elles sont vendues au prix du marché fixé à un niveau international.

Joy ne vend pas les plaques de caoutchouc naturel qu’il a récoltées car il a son atelier artisanal où il fabrique des pièces automobiles.

Pour cela, il doit faire un savant mélange en mixant les plaques de caoutchouc naturel bien noircies à du souffre, du carbone et à une dizaine de produits chimiques. C’est à partir de cette mixture qu’il obtient de nouvelles plaques bien noires et prêtes à la cuisson ou vulcanisation.

Joy, dans son atelier, est équipé d’une machine outil et d’une centaine de moules lui permettant de faire, à la commande, différentes pièces automobiles, allant de joints aux “silent blocs” en passant par les pièces en caoutchouc qui couvrent les pédales de freins…

Le caoutchouc a été une aubaine pour beaucoup de keralais, la demande de caoutchouc naturel était très forte et les  prix étaient très intéressants.

Le caoutchouc a même modifié la carte agricole du Kerala. En 2000, la superficie des plantations de caoutchouc était estimée à onze fois la superficie des années 1960. Les gens ont osé risquer leurs six à sept ans de vie (le temps nécessaire à un jeune arbre en caoutchouc pour devenir un arbre prêt à être exploité) dans l’espoir de jours meilleurs. La prospérité et la richesse du caoutchouc apportées au Kerala se reflètent même dans la littérature et le cinéma. Pas seulement les grands propriétaires et les groupes de plantations, même les petits agriculteurs et  ouvriers  profitaient du caoutchouc.

Il faut savoir, en effet, que la culture des hévéas est un long processus, entre le moment où l’on plante les petits pieds d’hévéas greffés et le moment où l’exploitant commence à le saigner, il faut attendre six ou sept années !! Il va ensuite donner son lait, le latex, pendant vingt à vingt-cinq ans !! “Mais pour faire un arbre mon dieu que c’est long” :

Au cours de la longue croissance de l’hévéa, les agriculteurs cultivent des plants d’ananas entre les arbustes : autant vous dire que j’en profite bien, car mon cornac adoré, Kuttan, m’apporte des kilos de ce fruit délicieux.

Mon cher ami Henri est émerveillé, chaque mois de janvier, de voir les hévéas, cet arbre à feuilles caduques, perdre ses feuilles qui rougissent, deviennent rousses, tombent… , et se parer de ses nouvelles feuilles.. , le tout en un temps record de deux semaines !!

Il me dit que chez vous, à Boulogne-sur-mer, les arbres restent dévêtus pendant plusieurs mois, je n’en reviens pas !

Mais depuis quelques années, les prix du caoutchouc ont chuté, les bénéfices ne correspondent pas aux dépenses. Certains agriculteurs commencent à se décourager et à abandonner cette culture.

C’est aussi le problème de la monoculture qui réduit la biodiversité, appauvrit les sols… :

Au Kerala, les plantations d’hévéas ont remplacé la végétation naturelle et ont été repoussées dans des régions peu propices à l’environnement. Des études ont lié cela à une réduction de la biodiversité, du débit des rivières et des nutriments du sol. «Nous devrions nous inspirer de ces études et adopter une approche de précaution», a déclaré TR Shankar Raman, scientifique à la Nature Conservation Foundation, une ONG basée à Bengaluru.”

 La baisse des prix du caoutchouc naturel, le prix élevé de la main d’œuvre au Kerala, les inondations de 2018 et pour couronner le tout, la pandémie du Covid-19 font que les agriculteurs sont en train de modifier leurs cultures, plantent moins d’hévéas et plus d’arbres fruitiers, dont le fameux jacquier, qui donne les plus gros fruits du monde…

Les agriculteurs au Kerala et en Inde vivent des moments difficiles, vous pouvez le constater en écoutant les informations sur les événements actuels, les manifestations importantes à Dehli…

Moi, l’éléphante qui vit au milieu des arbres et de la nature, je suis très sensible à tout ce qui m’entoure et cela me rend soucieuse. Mon voisin Mister KR Reghu est parti manifester à Delhi, il fait la route avec son scooter (2800 kilomètres) !!

Je vous parlerai dans une prochaine lettre du jacquier et de ses fruits, les jaques, qui font plus de 30 kilos et de leur grande qualité nutritive.

En attendant, chers enfants, je vous dis de faire bien attention à vous, car j’ai su que le virus est très actif chez vous aussi.

Je vous fais de gros bisous,

A demain,

Shila