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Lettre de Shila : “L’école chez moi”

A l’attention des enfants et des équipes de la part de M. Henri Villeneuve, membre de notre Conseil d’administration.

Henri voisine d’année en année non loin de chez Shila et lui a parlé de vous : Shila est très intéressée et souhaite converser avec vous, malgré sa timidité, tant elle vous apprécie d’ores et déjà selon les  dires élogieux d’Henri.

Etes-vous d’accord pour dialoguer avec cette créature de plusieurs tonnes ?

Henri et Emmanuel, directeur adjoint aux affaires culturelles de notre association, seront vos porte-parole.  Shila vous répondra sans fautes.

Chers enfants et cher Brandon,

J’espère que la reprise de l’école se passe bien pour vous, quelques jours avant les vacances.
Ici, la nouvelle année scolaire commence normalement en Inde, en juin. Mais en raison du virus, l’école n’a pas repris, sauf pour les examens, dans les conditions de respect de la distance et sécurité des élèves.

Je vais cependant vous parler encore de l’école, en réponse à toi, Brandon, qui me demandais si j’avais des écoles autour de chez moi. J’ai répondu en partie à ta question en parlant des écoles dans mon village de Kurichithanam, mais j’ai encore beaucoup à expliquer sur l’école en Inde et au Kerala.

Mon pays est devenu indépendant le 15 août 1947, il y a seulement 73 ans, après 200 ans de colonisation britannique.

“Aujourd’hui, en Inde, une femme adulte sur deux est analphabète et un homme sur quatre, soit 65% en moyenne d’adultes alphabétisés. Il est vrai qu’ils n’étaient que 18% en 1947, ce qui souligne à la fois l’importance de « l’œuvre civilisatrice » de la Grande-Bretagne et le chemin parcouru depuis !
A compter du 1er avril 2010, l’école est devenue obligatoire, dans toute l’Inde, pour tous les enfants de 6 à 14 ans. Egalement gratuite, les millions d’enfants déscolarisés (entre 8 et 60 millions selon les sources !) devraient donc, en théorie, s’intégrer dans le système éducatif. Mais rien n’est moins sûr, même si l’école est gratuite y envoyer son enfant a un coût pour les parents (vêtements, fournitures, déplacements) sans compter que, pendant le temps scolaire, l’enfant ne participe pas à la survie économique de la famille.

Si les maharadjahs du Travancore (le Travancore est une partie de l’état du Kerala, créé en 1947) avaient l’ambition de développer l’éducation, les gouvernements des Etats du Sud, Tamil-Nadu et Kerala, ont conduit, depuis l’Indépendance, une politique particulièrement dynamique de scolarisation primaire, pour les filles comme pour les garçons. Au Tamil-Nadu les trois quart des adultes sont alphabétisés, au Kerala 91%, et tous les enfants scolarisés. Ces gouvernements ont poursuivi une politique de discrimination positive à l’égard des plus pauvres et des castes défavorisées. Les écoles publiques sont gérées par le gouvernement et l’Etat fournit gratuitement aux enfants l’uniforme, les livres de classe ainsi qu’un déjeuner quotidien, de la première à la douzième classe, soit du CP à la terminale. Aux Dalits, ou « Intouchables », le gouvernement offre également les cahiers et stylos. Tous les cours sont donnés dans la langue de l’Etat (tamil et, au Kerala, malayalam, une langue dérivée du tamoul au XIIIe siècle).”

L’école est obligatoire depuis seulement 10 ans en Inde !! Bien que la constitution de l’inde l’avait envisagée, en 1950, sans en donner les moyens.

“C’est donc logiquement que l’éducation gratuite et obligatoire est inscrite dans la Constitution. Celle-ci, dans son article 45, précise en effet que « l’Etat devra s’efforcer de mettre en place dans un délai de 10 ans à partir de la présente constitution une éducation gratuite et obligatoire pour tous les enfants jusqu’à 14 ans révolus ». Cependant, l’article 45 fait partie des Directive principles of state policy, il s’agit donc d’une incitation et non pas d’une obligation constitutionnelle.”

Chacun des 29 états de l’Inde a son ministre de l’éducation et son budget. L’état du Kerala est de loin celui qui a misé le plus sur l’éducation, avec des budgets importants et des écoles sur tout le territoire.

Mon voisin et ami Henri me rappelle son étonnement de voir l’université dans les villes moyennes du Kerala, déjà dans les années 1970 !! L’université s’était rapprochée de la population.

Non seulement les familles pauvres ne payaient pas la scolarité de leurs petits, mais les enfants rentraient à la maison avec de la nourriture, participant ainsi à la survie économique de la famille.

Un grand philosophe et économiste indien, Amartya Sen, prix Nobel d’économie, ne tarit pas d’éloges sur la façon dont le Kerala a su conduire sa politique :

“Les réalisations du Kerala dans le développement social et la qualité de vie sont, sans aucun doute, inspirant et encourageant. L’Etat a atteint un indice de développement humain comparable aux pays développés du monde. Le professeur Amartya Sen a attribué ces réalisations en grande partie à la priorité que l’Etat a accordé à l’alphabétisation élevé entre tous les Etats indiens et de l’ éducation depuis longtemps. La société attache tant d’ importance à l’ éducation que l’école dans le Kerala est vraiment le noyau du microcosme social. Une meilleure éducation attise les aspirations du peuple et la principale préoccupation est sur la façon d’améliorer la qualité de l’ éducation.”

Mon voisin KR Narayanan, dont nous sommes si fiers, faisait un discours à la nation indienne, en tant que président de la République, en 2000, où il invitaient les états indiens à prendre exemple sur le Kerala, pour favoriser l’éducation.

Si le Kerala est aujourd’hui un exemple en Inde et dans le monde, pour sa gestion du système de santé et de la crise du Covid-19, c’est bien en raison du niveau d’éducation des gens. Notre ministre de la santé est invitée à l’ONU, pour partager son expérience.

Voilà, chers enfants et cher Brandon, encore une fois la preuve de l’importance de l’école pour chaque enfant et pour un pays, car rien n’est joué d’avance, tout est à construire et vous ne devez rien lâcher, comme vous l’a dit Patrick, le parrain de votre association.

Pour moi, L’éléphante très observatrice, j’ai vraiment plaisir à avoir des humains bien éduqués autour de moi, attentifs au bien-être de tous ainsi que de la nature si belle qui nous entoure, ici au Kerala, comme chez vous à Boulogne.

Je vous fais de gros bisous et vous souhaite une bonne dernière semaine d’école avant vos vacances,

A demain,

Shila