Lettre de Shila : “Ré-enchanter le monde”

Bonjour chers enfants, comment allez-vous ?

Ce matin en m’apportant mes chères pousses de bambou pour mon petit-déjeuner, mon cher Kuttan m’a racontée qu’à certains endroits du monde, la campagne de vaccination était considérée comme suffisante pour rouvrir les parcs d’attraction.

Humm, si je comprends bien, certes ces lieux d’enchantement ouvrent enfin après des mois de fermeture, mais il n’est pas encore question de monter à bord des manèges d’éléphants volants.

Moi l’éléphante philosophe me demande si, dans ces conditions encore incertaines, nous pouvons prétendre à nous amuser, nous émerveiller, nous sentir dans un décor et une ambiance qui nous transportent hors du temps et nous donnent la banane, le sourire aux lèvres.

Mon cher voisin Henri, qui venait me saluer, me dit que pouvoir remonter dans les manèges n’est pas la seule pratique pour avoir la joie dans le cœur et dans les yeux.

S’il est vrai que l’enfance aspire à naviguer à bord de ces tourniquets magiques faisant “pshitt”, faisant “pfuuu”, avec de la musique entrainante et des parents qui à chaque tour sourient et félicitent, il existe, me dit Henri, d’autres moments d’émerveillements bien loin des parcs d’attraction :

Je suis d’accord : de regarder la petite grenouille au bord du ruisseau longeant mon petit pré m’amuse et m’égaye chaque matin, et tout cela pour pas un rond, sans “pshitt”, sans “pfuuu”, mais avec des “croaaaa croaaaa”.

Emmanuel, qui téléphonait à Henri pour prendre de mes nouvelles ainsi que d’Henri et de sa famille, m’a racontée qu’il travaillait autrefois dans la banlieue de votre grande capitale.

Si j’ai bien compris Emmanuel, cette banlieue est réputée comme déshéritée, le dernier endroit peut-être où l’on pourrait espérer être enchanté, un endroit où, comme dans mon pays, il y eut, il y a des bidonvilles :

Quand on écoute ces personnes ayant vécu, ou qui vivent encore dans des conditions très difficiles, les souvenirs de leur enfance s’ils veulent bien les raconter tant la peine est importante et justifie d’essayer de l’oublier, parlent pourtant d’espièglerie, de liberté, à l’image des cabanes que vous fabriquez pour vous créer des petits lieux à vous.

Emmanuel me dit que le “bidonville”, ce village éphémère que l’on retrouve hélas à travers le monde, que ce soit un monde riche ou un monde pauvre, est malgré tout un espace de valeurs.

Emmanuel m’a ainsi racontée quand Abdel, bidonvillois de La Courneuve, à trois cents kilomètres de chez vous, a accepté de se souvenir de sa vie en cet endroit :

“Que vous inspirait la nature ?

Abdel  : Déjà y’avait les champs, les terrains vagues, aujourd’hui c’est pas pareil c’est plus structuré. Mais nous on pouvait gambader, faire des arcs, découper toit des voitures pour faire petites barques sur une petite rivière. Et des fois elle débordait et faisait des petits lacs. Y’avait des endroits on faisait des cordes à tarzan dans les arbres, on avait une sensation de liberté qu’on a pas là. C’est vrai que y’a de la joie dans les souvenir, il n’y a pas de souffrance. C’est vrai que mon père travaillait donc on n’avait jamais vraiment faim, on savait que c’était juste mais on se débrouillait.

Des animaux ?

Abdel : Y’a des gens qu’avaient des poules. Y’avait des oiseaux. Y’avait de la boue, les gens avaient leurs bottes pour rentrer dans le bidonville et en sortant (près du bus 150) ils les enlevaient. J’ai un souvenir de la rivière et une retenue d’eau qui débordait parfois. La boue dans les allées, j’ai souvenir d’incendies à cause des bouteilles de gaz. Bah oui aussi des fois y’avait des règlements de comptes. Mais ce n’était pas que des règlements de comptes en différentes ethnies, des fois c’était aussi des bagarres au sein même d’ethnie. Et quand y‘avait c’était assez violent, c’était pas des petites choses.

Y’avait pas d’arbre ?

Abdel : Je sais, je n’ai pas trop de souvenir de forêt en tout cas. Je sais qu’il y avait un grand arbre sur lequel on installait la corde à tarzan mais c’est tout.

Vous diriez que vous avez grandi dans la nature ?

Abdel  : Oui en partie oui. On sentait cette liberté oui, cette liberté au niveau des espaces et faire ce que l’on a envie vraiment. Parce que maintenant y’a beaucoup de restrictions sur tout, des règles, il faut que tout soit rentré, etcetera. Y’a plus cette partie pour qu’on puisse gambader, des petites choses sans qu’on vienne vous casser les pieds quoi. Aujourd’hui y’a beaucoup de choses qui sont interdites.

La nature était-elle synonyme de liberté ?

Abdel : Oui.

Du bidonville d’Abdel, aujourd’hui n’existant nulle part car un grand parc a été construit depuis à sa place, est née une stèle à l’exact emplacement de là où, enfant, il vécut ; pour que tout le monde puisse se souvenir combien ce lieu de rien raconte lui aussi l’aventure de la vie :

Emmanuel me dit qu’il ressentit le même sentiment de gratitude dans la nécropole royale non loin du bidonville disparu, nécropole où reposent plus de quarante rois, trente reines de votre contrée. Et aussi quand il est entré, aux côtés d’un archéologue, à moins de deux kilomètres de ce haut-lieu royal, dans une crypte oubliée de tout le monde avec des sarcophages pourtant vieux de près de deux milles ans, des gravures sur leurs flancs qui racontent l’influence de l’Egypte des pharaons lors des premiers temps de l’âge chrétien  :

Très ému et bavard, Emmanuel me raconte sans pouvoir s’arrêter la découverte d’un abreuvoir datant du XIIIème siècle sous le terrain de foot municipal, alors que des enfants sont en train de s’entraîner et à quelques hectomètres du site du bidonville qui n’existe plus, à quelques centaines de mètres de la crypte oubliée, à un kilomètre de la nécropole royale.

Emmanuel me dit qu’il sera à jamais reconnaissant de M. Gaborieau, archéologue municipal de La Courneuve, des étudiants de l’université pour laquelle il travaillait avant de vivre avec vous, avant de rencontrer Henri, tant toutes et tous voulurent à l’époque célébrer avec lui et ensemble les richesses extraordinaires cachées dessous le bitume des routes, derrière des façades sans âme, au coin de carrefours embouteillés, pour faire de ces lieux des raisons d’être assurés de la beauté de la vie.

Henri me dit que Monsieur Olivier, élève de Monsieur Jean-Paul, membre de votre Conseil scientifique, a beaucoup réfléchi à ces petites choses tellement importantes qui ré-enchantent le monde, si l’on veut bien les redécouvrir :

Mes chers enfants, que ces trésors en permanence disponibles pour qui sait les voir et les partager sont une bonne nouvelle. Quand bien même la vie est compliquée, âpre, par les accidents de la vie, par les catastrophes, elle offre aussi et dans le même temps son recours ; des enchantements inattendus qui soignent et consolent – et de loin ! – notre amertume, notre désillusion, notre sentiment d’impuissance.

J’ai pensé pour célébrer ensemble ces joies venues de toutes parts, du plus faible au plus puissant, de la terre moquée à la terre survalorisée, cette chanson, issue du pays des volcans à près de deux milles kilomètres de chez vous ; là où, me dit Henri, beaucoup de vos aïeux sont allés pêcher, souvent par vents mauvais :

Je vous embrasse très fort,

A lundi,

Shila