Lettre de Shila : “Se regarder dans le miroir”

Bonjour chers enfants, comment allez-vous ?

Ce matin comme à mon habitude je suis venue vers les pousses de bambou que mon cornac a posées pour mon petit déjeuner. Au pied de l’escalier de la Maison de mon cher voisin Henri était là un grand miroir.

J’étais un peu intriguée par cet objet que je ne connais pas : par curiosité je me suis mise devant et j’ai vu une silhouette bouger exactement comme moi. Même trompe, mes oreilles, mêmes yeux : je crois que c’est moi.

Je me suis rappelée des neurones miroirs dont je vous ai parlées hier. J’ai l’impression qu’en me regardant, j’apprends de moi.

Pensez-vous que nous, les éléphants, pouvons avoir conscience de qui nous sommes ?

Emmanuel, l’ami de mon cher voisin Henri, m’a dit que vous, les humains, en êtes sûrs depuis que des scientifiques de votre espèce ont menée l’enquête. Il parait que nous sommes parmi les animaux qui nous reconnaissons dans le reflet d’une glace, comme vous.

Nous, les éléphants, ne serions pas les seuls animaux à être doués de cette capacité. Ainsi, me dit Emmanuel, les raies manta de votre grand palais sous la mer, appelé « Nausicaa », en seraient aussi capables. Et les pies, ces oiseaux noir et blanc que vous voyez souvent dans vos arbres : et bien, elles aussi, me dit Emmanuel, seraient conscientes d’elles-mêmes quand elles passent devant un miroir.

Nous autres, les éléphants, sommes qualifiés d’animaux parmi les plus conscients des animaux, car nous avons non seulement l’un des cerveaux les plus grands, mais aussi parce que nous savons bien nous en servir pour reconnaître nos semblables, savoir où nous sommes, trouver des solutions quand nous sommes pris dans des problèmes, j’en passe et des meilleurs.

Moi je suis perplexe ; je ne suis qu’une éléphante qui attend son cornac après tout. Henri et Emmanuel ont insisté, ils m’ont lu un article pour me donner plein de preuves :

Serais-je super intelligente car très grande avec un cerveau plus développé que les autres animaux ?

Emmanuel m’a dit que non, que l’intelligence d’une chose – fut-ce la plus minuscule, dépend de sa capacité à comprendre les informations qui lui parviennent. La taille du cerveau n’y est donc pour pas grand chose. Ainsi des fourmis, me dit Emmanuel, qui ont pourtant un cerveau tout petit petit ; elles seraient intelligentes d’après vous, les humains, car elles savent tenir compte des difficultés que le sol sur lequel elles galopent, ses ressources, leur dit à travers leurs antennes, leurs pattes, pour s’organiser et trouver ensemble les solutions afin de nourrir toute leur communauté.

Du coup, je me dis, moi l’éléphante philosophe, qu’il n’est point besoin d’un grand cerveau pour être conscient.

Emmanuel me dit que beaucoup d’humains ont réfléchi à cette question et en ont conclu que de grands systèmes très sophistiqués, avec par exemple des super ordinateurs, des méga robots, ont faites pourtant des erreurs monumentales.

Il y a un film de cinéma qui raconte vraiment bien ce problème, me dit Emmanuel.

Voici l’histoire, qu’Emmanuel m’a racontée pour vous : des humains envoient vers une planète inconnue des explorateurs ; les machines à bord du vaisseau leur signalent que la planète émet tout le temps des messages, mais les explorateurs n’arrivent pas à savoir si c’est bien ou si c’est mal. En fait, la planète leur parle mais ils ne la comprennent pas. Ils deviennent fous, et laissent le vaisseau s’écraser contre la planète. C’est un désastre, alors que tout était réuni pour que cela soit une réussite :

Emmanuel me dit que le Monsieur qui a inventé cette histoire : M. Stanislas Lem, habitait un pays empêché de vivre en bonne entente avec les autres. M. Lem vivait dans un pays qui ne comprenait pas les autres pays, et que les autres pays ne comprenaient pas. Il y avait tout le temps le risque d’une guerre terrible entre son pays et les autres.

Il a écrit cette histoire pour dire à tout le monde que pour exister : animaux, arbres, cailloux, humains, il faut les moyens de réagir l’un à l’autre, d’être en relation. Monsieur Lem a dit que cela valait pour les échanges des habitants de son pays avec les autres pays, mais aussi pour les relations entre animaux, humains, plantes, cailloux.

M. Lem a dit que cela était tout aussi important pour les relations entre grands-parents, entre parents, entre grands-parents et parents, entre grands-parents et enfants, entre parents et enfants, entre enfants. M. Lem a dit que le fait d’être en relation, c’est là la définition le plus élevée de ce qu’est être intelligent.

Ce que nous apprend l’échec des supers ordinateurs et des robots qui n’arrivent pas aider les astronautes à communiquer avec la planète inconnue dans l’histoire racontée par M. Lem, c’est que nous tous et les machines, aussi sophistiquées soient-elles, avons un mal fou à tenir compte des relations, des émotions, des intérêts, des façons de se comporter les uns des autres.

En un mot ; animaux, cailloux, humains, machines, avons du mal à saisir ce qu’est la conscience collective.

Chers enfants, ce n’est pas que je me sente plus intelligente depuis que je suis passée devant le miroir d’Henri, c’est juste que de me voir dans le reflet m’aide à réfléchir à qui je suis, ce que je ressens, ce que je fais, ne pourrais faire ou exprimer.

Je vous embrasse très fort,

A lundi,

Shila