Lettre du directeur #7

Madame, Monsieur,
Chers collègues, chers amis,

La parole, un pont, pour surmonter l’abîme.

Débat citoyen aux Stars.
Au cinéma Les Stars à Boulogne-sur-Mer, à l’occasion d’une soirée-débat-citoyen, le film de Serge Garde « Outreau, l’autre vérité » est présenté à la population boulonnaise. (1)
Ce film est d’abord utile à l’analyse du fonctionnement judiciaire, ce qui nous concerne tous, et interroge chacun des acteurs sociaux et judiciaires sur le recueil de la parole de l’enfant. C’est d’ailleurs l’un des objectifs poursuivis par le réalisateur. Serge Garde le confirmera en cours de débat :… il s’agit pour moi d’un combat, et de faire en sorte que la parole des enfants soit aussi bien entendue que celle des adultes.
Avant de revenir à cette question de la parole des enfants, soyons plus clair : le rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) a dit tout le bien que cette institution pensait du travail effectué par les travailleurs sociaux et les familles d’accueil. Mais lorsqu’il s’est agi de discréditer la parole des enfants, la population et ses représentants, plus généralement l’opinion, relayée par la presse, se sont appuyés sur le verdict d’acquittement, pour questionner (le mot est trop faible !) le juge d’instruction, le fonctionnement de la justice, et la parole des enfants, mis en place, réellement et symboliquement, d’accusés. Ne serait-elle que de mensonges ? Des erreurs, il y en a eu. Le film de Serge Garde a le mérite de déconstruire pour mieux interroger et comprendre. Pourquoi alors ne pas en parler, ne plus en débattre, alors que de nombreux acteurs du procès, et non des moindres, acceptent de le faire dans ce film, avec la Raison comme argument, ce qui est tout à leur honneur ?
Depuis Outreau, il est vrai que, nous sommes nombreux à penser que la parole des enfants est toujours soupçonnée plus que de raison. Ce qui est resté, majoritairement dans les esprits, c’est l’acquittement, acté, et l’oubli des enfants victimes.
Il semblerait que ce qui se joue là est cette alliance « contre nature », associant , dans une même énigme, le renversement non justifié de faire des victimes reconnues, les enfants, la cause de ce que fait apparaître le jugement : une erreur jamais remise en cause, parce qu’il en est ainsi de la chose jugée.
Et donc de faire le raccourci suivant : la parole des enfants serait cause de cette injustice.
Pour ce faire, il a fallu discréditer la parole des enfants. Comment ? En inventant une fable : la parole des enfants n’aurait pas été soumise à l’évaluation critique de tous les intervenants, policiers et juge d’instruction, entre autres, experts, parce que ce sont des enfants.
Pourtant, comme le démontrait Rodolphe Costantino, avocat, lors d’une rencontre à l’Institut de Criminologie (repris dans le film), il n’y a jamais eu d’angélisme béat autour de la parole de l’enfant. Ce fut pourtant une stratégie de la défense, pour servir ses intérêts, ce qui n’est pas critiquable du point de vue du fonctionnement judiciaire, puis montée en épingle, aux fins de mieux la discréditer globalement et envoyer la parole des enfants victimes dans le même caniveau. Ce film permet d’en débattre. Acceptons en l’opportunité.

Le courage des victimes, hier, aujourd’hui et demain.
Lors de cette même séance à Boulogne-sur-Mer, une jeune femme dit la longueur de l’instruction et du jugement d’une affaire de pédophilie dont elle a été victime. Nous connaissons aussi les instructions qui invitent certains médecins à la « prudence » dans le traitement de plaintes provenant des enfants. (2) Appuyons nous sur son témoignage pour dire le courage qu’il faut à une jeune femme, à un adolescent, à un enfant, pour dévoiler le secret d’une violation majeure de sa personne aux effets dévastateurs pour lui-même (et je dirai aussi, pour notre culture). C’est d’autant plus difficile à exprimer lorsque l’environnement y est moins prêt, pire encore, lorsqu’il est suspicieux. D’où l’importance d’en parler, d’où l’oeuvre utile du film de Serge Garde, du livre de Gérard Lopez (3) et de Marie-Christine Gryson (4). Gageons que ce film contribuera à rétablir cette vérité que tout le monde a oublié : 12 enfants ont été reconnus victimes au procès.

La place dans la filiation et au sein de sa génération : une question de culture.
C ‘est donc en cela aussi que ce film sert la culture, pris dans son sens large, de la place laissée au futur adulte que sont ces enfants qui nous sont confiés. Pour éviter de faire des bombes à retardement, autant que faire ce peut. Car nous savons que la reconnaissance d’avoir été victime et d’obtenir une juste réparation est essentielle au processus de reconstruction. La place qui est réservée à la parole de l’enfant au sein de notre cité est une question de culture.
Il appartiendra à chaque corps de métier de s’interroger sur ce qui n’a pas fonctionné correctement. Et comme les travailleurs sociaux et éducateurs en sont un premier maillon, dans le recueil de la parole des enfants, acceptons aussi d’y réfléchir.
A l’heure où la pression est forte socialement, de n’entendre qu’à partir de la preuve, nous savons que cette parole blessée ne peut, le plus souvent, que se mi-dire, ou se dire en prenant mille et un détours, voir se dire puis se redire de telle manière que cela équivaut à se tirer parfois une balle dans le pied à l’endroit même de ce qu’elle essaie de dévoiler. Parce qu’il faut du courage, comme nous l’avons dit plus haut, et aussi tenir sa place, toute sa place, rien que sa place.
Comment, en effet, parler, pour un enfant, un adolescent, un futur adulte, « de » l’abîme, du lieu de l’abîme, de l’horreur, du lieu de l’horreur, de la perversion subie, du lieu de cette perversion subie ? Comment le faire en dévoilant la trahison de ceux à qui toute confiance était accordée ?
« C’était ma mère », s’exclame Chérif, dans ce film !!! Comment le faire dans un contexte social soupçonneux ?
Pourquoi alors, de notre côté, ne pas comprendre que cette parole puisse prendre quelques masques aussi pour se dire, au point même parfois de provoquer un trouble, voir le doute pernicieux provoqué par la victime elle-même ? Le doute est bien entendu utile. Mais notre position est moins de s’y appuyer que d’accompagner, non de mener l’enquête, mais de conduire vers les espaces institués. Et lorsqu’il s’est agi d’accompagner Cherif, y compris les travailleurs sociaux et éducateurs, la plupart étaient habités par l’inquiétude, la peur compréhensible des effets d’accompagner « une bombe à retardement », intégrant en soi le discours social ambiant. Il n’est pas simple d’accueillir le tragique, tragique parce qu’il s’agit bien de cela, et qu’il s’agit donc de ce qui touche au fondement de la culture.

Le droit, pour se construire, pour se reconstruire.
C’est donc aussi l’occasion de rappeler que l’enfant ou l’adolescent capable de discernement doit toujours être entendu au sujet des décisions qui le concernent. C’est un droit. Et ce droit nous amène aussi à accepter que chacun soit à sa juste place. L’éducateur en restera à l’accueil de cette parole, à l’appel à la Loi qui protège, à l’accompagnement bienveillant dans la démarche, en se préservant de trop en faire ou de prendre partie en fonction de ses propres opinions, et s’appuiera sur le droit. Non sur ses présupposés, ses inquiétudes, ses opinions, son ressenti, mais sur le droit.
Le respect des espaces et des procédures est essentiel, nous le savons. Il l’est aussi pour la santé psychique de ces jeunes qui trouvera des bénéfices à cette séparation des espaces. La limite que nous saurons tenir fera aussi limite et contenant de sa parole.
Quelques enfants ou adolescents sont accueillis au sein des Maisons des Enfants de la Culture ou des services de l’association après avoir vécu de réels drames familiaux. C’est vrai que les affaires traînent en longueur. Histoire de moyens ? Oui. Seulement ?
Après de longs séjours ou quelques mois, certains jeunes ont ce courage. Alors qu’ils sont passés par des dysfonctionnements, des mal-être qui se disaient comme ils pouvaient, ne trouvant pas de place au sein de leur génération et de leur filiation, ces deux-là, à qui je pense ce soir, ont porté plainte contre leurs agresseurs. Il appartient au procureur de la République, au juge, à l’appui du travail d’enquête des policiers, en qui nous avons confiance, de faire leur travail. C’est vrai, ce temps judiciaire est long. C’est comme cela.
Aujourd’hui nous savons que ces deux futurs adultes se reconstruisent. Et cela se voit. Les résultats scolaires, pour ne parler que de cela, sont meilleurs. Les actes délictueux ont disparus. L’un d’entre eux a retrouvé le sourire. Le travail continue.
Comment parler « de » l’abîme ? D’abord en trouvant un environnement bienveillant qui inaugure la possibilité de la parole. La parole est ce pont possible avec l’abîme. (5)

Eric Legros, directeur.

(1) Outreau, l’autre vérité, réalisé par Serge Garde, 2012, sortie le 6 mars 2013
(2) Mauduit Laurence, L’ordre invite à la prudence dans les signalements à Paris, Le Quotidien du Médecin, 15/01/2013
(3) Lopez Gérard, Enfants violés et violentés : le scandale ignoré, Dunod, 2013
(4) Gryson–Dejehensart M. C., Outreau. La vérité abusée, Hugo et Cie, 2009
(5) Ouaknin Marc-Alain, Zeugma. Mémoires bibliques et déluges contemporains, Seuil, 2008

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