Lettre du directeur #8

Madame, Monsieur,
Chers collègues, chers amis,

« Tout en mesure »

Après le thème du temps, c’est la Mesure que notre association s’est donnée comme fil conducteur de sa saison culturelle.
Les ateliers artistiques en : danse, cirque, musique, théâtre, sport, bien-être, photographie et arts plastiques, l’ont décliné tout au long de l’année. Les partenariats avec la Fondation SEED, la Musée de la Fondation Schlumberger et celui, naissant avec l’Institut National de Recherches en Archéologie Préventive nous ont permis des sensibilisations à la science physique, à la muséographie et à l’archéologie.
Les « Journées d’Enfance » et le spectacle présenté par les jeunes le 3 juillet ayant pour titre : « A la recherche de la mesure perdue » viendront clôturer les travaux de l’année.
Parallèlement, des adolescents sont allés à la rencontre d’autres cultures au Burkina Faso et en Inde, et nous ramèneront quelques instruments de mesure. Des empreintes de gravures rupestres des falaises de Bobo Dioulasso seront présentées lors du colloque du 28 juin, à l’ULCO de Boulogne-Sur-Mer.

Ce colloque vise plusieurs objectifs :
Il s’agit d’abord de faire de notre réflexion annuelle au sein de l’université, l’occasion d’une ouverture culturelle sur le thème pour chacun des membres de l’association. Le croisement des approches est ici recherché aux fins que chacun puissent se décrisper de ses propres points de repères et accéder à une pensée incluant les différents aspects de la recherche en cours sur cette thématique.
C‘est à partir de cette ouverture que nous pouvons espérer modifier nos propres représentations des dynamiques personnelles des jeunes qui nous sont confiés, et ce faisant, nourrir notre propre regard de ceux proposés par les autres disciplines.
Cet aspect est essentiel, et je devrai plutôt dire « existentiel », tant nous ne sommes pas les derniers à être pris au piège de raccourcis stigmatisant peu propices au déplacement même que nous espérons d’autrui. C’est la rencontre avec autrui, son regard, et cette perspective de la rencontre, qui donne consistance au sentiment d’existence et un avenir au futur adulte.
Certes, nous sommes aussi parfois pris par le découragement de la répétition. Mais notre obligation éthique reste de ne pas se laisser prendre à l’endroit de ce que parfois les jeunes nous montrent, pour ne pas précisément les y assigner. Nous devons l’entendre comme une grimace de l’être, un masque pour ne pas dire.
En l’occurrence du point de vue de notre place d’éducateur, prendre la bonne mesure serait plus de tenir compte du mouvement de l’être plutôt que celle de l’identité, plus le chemin à parcourir que le stationnement, plus la capacité à apprendre à être que le bilan des compétences.

Notre colloque annuel doit aussi permette à nos concitoyens de mieux connaître les objectifs poursuivis par notre association. L’accueil à l’université, en cœur de ville, est donc tout à fait symbolique sur deux points : l’invitation faite à tous de contribuer à cette action de recherche et de s’enrichir de nouvelles connaissances croisées ; et le faire au cœur de la ville, pour en faire une question centrale. Sortir des marges, comme l’an dernier, et faire de la cause de ces enfants celle de tous, est indispensable et est le juste retour à la fois de notre engagement personnel et collectif, et de l’investissement des financements publics.

Nous introduirons ce colloque par une immersion au sein de « la mesure d’assistance éducative », reprise dans l’article 375 du Code Civil, au fondement de l’intervention de l’association auprès des jeunes accueillis et de leurs familles. Il y sera nécessairement question de la… « mesure de la mesure » de l’assistance éducative en ses aspects éducatifs, pédagogiques, thérapeutiques, économiques.
La mesure est entendue ici comme prescription d’intervention éducative au regard des besoins des enfants, pour rendre justice. Nous verrons aussi plus loin qu’elle le sera aussi en termes d’évaluation et de quantification.
Ces interventions éducatives ont leurs limites, dans le temps et dans le contenu, le temps, sous une forme précise, trois mois, six mois, un an, mais avec suffisamment de latitude pour en définir le contenu au sein de chaque association ou collectivité. Notre association s’y est appuyée pour investir l’espace de la culture.
Nous pourrons aussi épiloguer sur les limites, sans lesquelles la mesure n’est pas connue, sans lesquelles, doit-on ajouter, pour la « fabrique de l’humain », notre sentiment d’être soi différencié d’autrui est brouillé. Du coup, un certain nombre d’utilisation dans le jargon professionnel font flores : « sans limites », « hors limites », « borderline », qui désignent autant de comportements « a » normaux, de relations au monde acceptant plus ou moins les normes, de conduites à risques, plus ou moins dangereuses pour soi ou pour autrui, de rapports transgressifs à la loi des échanges humains. Etre dedans, dehors, sur la ligne – mais on y est jamais tout à fait – n’est pas sans conséquence, non seulement d’un point de vue spatio-temporel, mais aussi sur la « place » que l’on occupe dans la relation à autrui.
Nous savons que la loi, cette limite pour l’homme, n’a de sens qu’adjointe au libre arbitre acquis par chacun et ouvre sur le sens, sans laquelle il n’est pas.

Nombreuses de ces attitudes et relations d’être au monde sont à comprendre autour de la capacité ou de la carence de l’environnement à avoir pu « transmettre les limites ». Les conséquences en sont plus ou moins lourdes pour la personne de l’enfant, pouvant aller de la difficulté originelle d’exister en tant que sujet différencié jusqu’à provoquer des blocages dans les apprentissages et autres symbolisations. C’est tout le chemin de « l’amour à la pensée » qui est alors semé d’embûches.

Mais transmettre la limite, c’est quoi ?

Transmettre la limite, c’est d’abord donner de l’amour, sous forme de don de soins du corps, de plaisirs rencontrés, de sécurité, de relation, de mots. Ce sont d’ailleurs « les mots d’amour » qui donnent toute leur valeur à ces soins, valeur de communication et d’entrée dans le monde de la représentation. Mais c’est aussi, conjointement, ne pas « tout y répondre », attitude pensée comme une mesure bienveillante indispensable à l’être humain pour développer ses capacités et devenir aussi sa propre ressource.
Le don d’amour est alors ici le retrait donné par amour. Il n’y a d’intégration de limites que par le retrait de la mère et sa désadaptation aux besoins de bébé. Tout le monde sait cela maintenant, mais tenir cette place ne va pas de soi dans cette société de libérale consommation et d’acquisitions possibles sans limite. Sans cette attitude bienveillante de don de retrait, l’accession à la pensée est compromise.

Autre repères à partir de situations cliniques : lorsque nous proposons des séjours à l’étranger, et plus particulièrement au Burkina Faso, ce que disent les adolescents que nous questionnons sur ce qu’ils sont capables d’endurer au Burkina, est : « Mais on n’a pas le choix d’accepter ou de ne pas accepter. » Je pense particulièrement à l’attitude de S. et sa jubilation non feinte que je ressens dans ses propos à me le signaler, presque joyeux de me dire qu’il ne peut se soustraire à sa situation, à son environnement, fait de trop de chaleur, d’inconnus et autres désagréments.
Je pense aussi à G. qui souhaite me dire rapidement la très grande volonté qui serait la sienne à prendre des décisions pour lui-même et pour son avenir, pensée associée lors de notre entretien à ce sentiment de ne pouvoir se soustraire, qu’il découvre en Afrique. Cette capacité de décider pour soi, de prendre toute la mesure, de prendre « la bonne mesure » s’appuierai donc sur l’incapacité à ne pouvoir se soustraire à une situation environnementale difficile et à pouvoir l’endurer (et précisément : en durée). Exister (sortir de) ne serait possible que sous le sentiment de ne pouvoir s’échapper.
G. me semble aussi particulièrement juste avec lui – même lorsqu’il associe, toujours dans cet entretien, d’une part la prise de décision pour l’avenir : « je vais faire mécanique et retourner à l’école pour apprendre » et d’autre part, qui prend la décision de dire à sa mère : « cela suffit !! » sur un ton ferme, fort, et presque énervé. « Je ne suis pas son chéri, elle me dit toujours que je suis son chéri. Je vais lui dire que je ne suis plus son bébé. » La situation incontournable qu’il doit vivre en Afrique et l’absence de la mère, lui permettent d’abord l’accès à cette pensée, puis d’accepter la frustration de ne plus être son chéri et son bébé, qu’il sait aussi inadapté à son âge, et lui permet de découvrir les bénéfices et le plaisir de se passer d’elle et de grandir. Il s’agit bien d’une épreuve initiatique dont l’objet est toujours le passage d’un état à un autre et la castration donnée à un sujet, sous la forme de rituel, de ne pouvoir revenir aux origines. Mon hypothèse, ici, est que ce « ne pouvoir se soustraire », c’est le : ne pas se soustraire de la loi.
Nous retombons sur nos pieds, si je puis dire : le libre arbitre est la condition d’accès à la loi et à son sens, qui n’est possible que par le passage de vivre l’expérience de ne pouvoir s’y soustraire.

Le futur adulte qu’est devenu aujourd’hui G. est capable de prendre la bonne mesure éducative pour lui-même. De ce fait, la mesure éducative peut prendre fin. Je lui demandais quelques jours plus tard de prendre la décision de partir, ce qu’il fera, tout étonné que nous l’acceptions, nous, sa mère et les agents du Conseil Général.

Ces deux parcours confirment aussi l’hypothèse de Winnicott de retenir comme étape fondamentale de la construction psychique et de la naissance de la subjectivité : « la capacité d’être seul avec un Autre, en l’absence d’autrui ».
Les conduites à risques, évoquées tout à l’heure, m’ont souvent amené à cette pensée : « Ils ne se pensent pas mortels ; ils ne savent pas qu’ils sont vivants ».
Dans le cadre d’itinérances, ce programme initiatique proposé à des adolescents, il est permis à ces jeunes de vivre le sentiment de solitude et de singularité. Il me paraît inaugurer la capacité à se savoir mortel, sentiment proche du sentiment d’abandon, et par suite, à apprendre à savoir compter sur soi et sa propre force vitale.
Telle celle quelques secondes avant de se jeter dans le vide de 30 000m de hauteur, ces véritables épreuves initiatiques (preuve et mesure) donnent la capacité d’éprouver (se révéler à soi-même ses propres capacités) et de ressentir.

Programme du colloque :

A la suite de Noël Quéré, président de notre association, Marc-Alain Ouaknin, qui se définit comme un musicologue des langues, proposera de nous faire entendre les glissements sémantiques auxquels nous convient les racines du mot « mesure ».

La transition sera tranquille avec Jean Paul Demoule qui retournera en jeunesse autour de ses premières fouilles importantes en Roumanie. Comment mesurer des amoncellements de vestiges ? Retour sur la fouille archéologique qui l’a lancée au tout début de sa carrière. Ceci nous amènera à la présentation par un éducateur de l’association de sa découverte de gravures rupestres au Burkina Faso, empreintes réalisées avec les jeunes du Centre de Jour et du projet Itinérances.

Nous entendrons Fleur Guy, géographe, décrire comment désormais il peut être possible de mesurer et de comprendre le rapport à l’espace des adolescents placés en institution. Cette question de la mobilité et de l’ancrage sera aussi le thème d’Arnaud Le Marchand, historien, qui zoomera sur les enfants travailleurs clandestins dans les territoires portuaires : combien sont-ils ? Mesurer le nombre de ces invisibles peut-il leur rendre leur dignité ou, au contraire, renforcer leur oppression ?

Il sera aussi question du refus de mesurer pour ne pas mettre en visibilité des phénomènes que l’on préfère ingérables, avec Gérard Lopez et autour de son livre Enfants violés et violentés, le scandale ignoré : qui sait qu’un enfant (ou plus !) meurt tous les jours sous les coups de ses parents ? Les droits des enfants, comment l’Etat en parle-t-il ? Claire Oger, enseignante-chercheuse spécialisée en analyse du discours, reviendra sur les usages discursifs du terme « mesure » dans le texte rédigé par le Collège des Droits de l’Enfant, cette instance supérieure chargée de conseiller les pouvoirs législatif et exécutif.

Toujours préoccupés par la mesure au cœur du travail social et éducatif, nous écouterons tour à tour Julien Kleszczowski (économiste) puis Olivier Martin (sociologue) expliquer pour l’un l’impérieuse nécessité de construire avec les éducateurs les outils de mesure de l’impact social de leur métier, et pour l’autre ce qu’il en est plus généralement de l’emprise de l’approche quantificatrice dans les politiques publiques. Jean-Luc Delut s’est penché sur l’économie du don. Après avoir mobilisé les fonds caritatifs, la protection de l’enfance est maintenant une dépense obligatoire des Conseils Généraux. Reste-t-il aujourd’hui une place pour le « don de soi » dans la relation humaine, et comment l’évaluer ? Fondateur récent d’une université populaire, il nous fera aussi un récit de cette expérience naissante.

Nous entendrons ensuite, sous forme d’un film réalisé à cet effet, un récit d’expériences des ateliers artistiques et scientifiques, par les intervenants et formateurs auprès des enfants. A la suite de la projection de ce film, Emmanuel Paris, universitaire et coordinateur du conseil scientifique des « Maisons des Enfants de la Côte d’Opale », reviendra sur la formation « Tous transmetteurs », dont ont bénéficié les éducateurs et les enfants. La mesure y fut un thème régulièrement abordé en tant que nécessaire concordance des points de vue. Cette façon d’appréhender la mesure : non pas comme une évidence mais comme une chose à déconstruire, à reconstruire, à co-construire toujours et encore, c’est, nous dira Christophe de Ceunynck, directeur de musée, ce qui caractérise l’expérience fondatrice du physicien Conrad Schlumberger en 1912. Dans la résidence familiale, il refonde en effet une vision majeure du monde avec l’aide de deux gamins ; après eux, on ne mesurera plus jamais les propriétés du sol de la même façon.

Fonder, refonder… : notre association fait le vœu de construire un nouveau bâtiment multifonctions dans le cadre de sa politique d’établissement culturel, culturel par exemple par l’un de ses usages attendus : la création d’une salle de théâtre. L’association « Citymix » de conseil en maîtrise d’ouvrage nous présentera ce projet, et comment la notion de « mesure » le structure à chaque étape de son développement. Du théâtre aux grecs, il n’y a qu’un pas ; Gérard-Henri Durand, écrivain, traducteur, nous éclairera sur la façon dont la civilisation hellénique a pensé la mesure.

Ces interventions sont-elles indicatives de la création de nouvelles valeurs pour le travail éducatif ? Jean-Paul Delevoye, Président du CESE, impliqué dans l’humanisation du travail social, conclura ces journées en introduisant le thème de l’année prochaine : de la mesure à la valeur.

Eric Legros,
Eric Legros, directeur.

 

 

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